Au désir de littérature

 

BernardFaucon (1)

 

Un petit auteur méconnu ne peut pas se « draper dans une posture littéraire ». Au moindre soupçon de littérature, il s’expose à ceux de la fatuité, de l’affèterie, de la préciosité. Il s’agit d’être écrivain sans être littéraire, le contraire serait prétention, élitisme, pédanterie. Les liseurs tombent sous le couperet du même jugement. Auteurs et liseurs sont inextricablement liés avant d’être précipités du haut de la roche Tarpéienne ; châtiment réservé aux scélérats, déficients mentaux, fous et autres maudits des dieux ou des glandes. Leur crime : auteurs et liseurs au désir de littérature.

Je mesure déjà que le choix du terme « liseur » pour désigner un « lecteur » est perçu comme une bizarrerie d’auteur. À quoi bon prendre un mot inusité pour désigné une réalité connue de tous, un acte simple que tout un chacun pratique ? Je répondrai simplement en disant que le terme de « lecteur » ne désigne plus une réalité aussi claire que nous le pensons, et, surtout, ne parle plus de la relation au roman, à la poésie, au théâtre, c’est-à-dire à la littérature.

Il y a l’espace littéraire où l’écrivain et le liseur se reflètent dans le miroir infini de l’altérité, et, se baignant dans le langage-même, ils scrutent les rives de l’ineffable, abordent des ilots de mémoire, miroitent dans l’éclat des perceptions, tracent des lignes de fuite. J’entends les protestations : ma phrase est trop longue. Dans un roman contemporain, la réalité doit être dite avec quelques mots simples et ordinaires faute de quoi l’auteur démontre qu’il ne maîtrise ni son sujet ni sa langue et, surtout, qu’il noie le lecteur dans la rhétorique et le style. Nul ne perçoit que la réalité désignée en phrases courtes est réduite à une banalité, que les mots qui la composent, appauvris, n’expriment rien, ni que ce texte, celui-là même qui court sous vos yeux, procède d’une volonté délibérée de déjouer cette tendance dont la pérennité ne touche pas à son terme malgré les signes manifestes de son épuisement.

Nous nous sommes habitués à l’équation de mots visant un résultat, sur le mode de la communication aux slogans et injonctions paradoxales dont nous nous divertissons. Nous sommes, chaque jour, les lecteurs de médias dont les formules chassent le langage. Nous avons le culte de l’énoncé court, pragmatique, efficace, celui dont l’impact est certain, mesurable, celui qui nous fait proclamer notre ressenti, satisfaisant indubitablement notre égo, sans mesurer que ce ressenti est déjà un passé. Pourtant, nous le savons, nous l’éprouvons à chaque fois avec un peu plus d’amertume, cet énoncé qui ne laisse planer aucun horizon après le point final nous abandonne, seul, dans le mutisme de l’aphasie. Nous sommes tous des lecteurs rassasiés de formules dont nous nous gargarisons sans vergogne.

L’empire de la communication est celui de l’omerta. Il a rogné l’espace littéraire. Le liseur est celui qui sait encore aller au-delà. Et, quoique petit écrivain de roman noir, j’arde à la phrase et aux mots, avec modestie, sans nul gain mais vraiment. Illusion littéraire sous forme de moulin à vent ? Sans doute. Cette illusion parle de vivre de son désir de vivre. Un liseur la connaît bien, il la rencontre au détour des pages d’un roman. Elle est quelque part au cœur de la littérature. Pour combien de temps encore ?