In scriptis fidem sum

 

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Pendant des années, j’ai cru en la relation épistolaire. J’ai écrit à des amis des lettres fleuves, un peu délirantes, de plus de cinquante pages. J’ai rapidement compris que l’envoi plusieurs fois par semaine de ces missives n’avait aucun sens. D’ailleurs, mes amis se plaignaient de n’avoir pas le temps de me répondre. Il s’agissait, bien sûr, d’amis que je pouvais voir chaque jour. La lettre ne suppose pas que le temps de sa rédaction, celui de sa lecture et, enfin, de sa réponse. Une lettre suppose de la distance et le temps nécessaire à parcourir cette distance, une lettre suppose l’oubli. Ainsi, mes lettres ne semblaient n’avoir aucun sens. Chacun de mes amis pouvant me dire que nous nous voyions quotidiennement et qu’aucune distance ne nous séparait. Il m’a fallu tout ce temps pour comprendre qu’ils avaient tort. L’espace de la lettre supposait une distance subtile et pourtant incompressible. Le rappel de cette distance était insupportable. Elle  était présente entre nous et ceci bien malgré la vie sociale. Ces lettres fleuves, aussi incohérentes que maladroites, disaient non seulement ma solitude mais celle de son destinataire ; ces lettres parlaient d’une solitude absolue et contre laquelle nous ne pouvions rien.

Il m’est impossible de céder au chant des sirènes des réseaux sociaux et des blogs. Leur illusion est de rompre toutes les distances, d’abolir le temps. Au final, ils ne produisent pas qu’un monologue avide de reconnaissance, mais un soliloque sauvage sur lequel le solipsisme est souverain. Quoique mes lettres fleuves eussent pu être comprises comme une invasion narcissique, elles disaient  ce temps et cette espace qui, toujours en expansion, ne cessent d’éloigner.

Je crois la solitude viscéralement ontologique et je ne connais que trois choses pour la transcender : le langage, le désir et l’amour. Je ne peux pas concevoir qu’écrire puisse s’inscrire dans autre chose. Je sais qu’il sera toujours possible de dire que je ne suis qu’un petit écrivain de province, enfermé dans un genre mineur, et que ma considération de l’écriture n’aurait, alors, que peu de sens. Il m’importe peu de n’être que ça. De ce peu d’être, ce presque rien, il m’importe d’essayer d’en faire quelque chose et tenter n’est jamais l’aveu d’un échec, plutôt celui d’un espoir, d’une attente ou d’un horizon à franchir.

Je n’ai aucun rêve de grandeur ou de mondanité. J’écris parce que je n’ai rien demandé. Je suis un être dans le temps et dans l’espace, traversé de durées, de temporalités, de rythmes autant que de parcours, de passages et de chemins de traverse. Je n’ai aucune envie de renier le fleuve des lettres parce que le fleuve était là. Il ne s’agissait pas du bon estuaire. D’aucuns me parleraient de la question de l’adresse. J’aime plutôt y voir un océan :

« Vieil océan, tu es le symbole de l’identité : toujours égal à toi-même. Tu ne varies pas d’une manière essentielle, et, si tes vagues sont quelque part en furie, plus loin, dans quelque autre zone, elles sont dans le calme le plus complet. Tu n’es pas comme l’homme, qui s’arrête dans la rue, pour voir deux bouledogues s’empoigner au cou, mais, qui ne s’arrête pas, quand un enterrement passe ; qui est ce matin accessible et ce soir de mauvaise humeur ; qui rit aujourd’hui et pleure demain. Je te salue, vieil océan !”

Et il m’importe peu d’errer dans le labyrinthe des miroirs si le langage se peut, si le désir s’exprime et si aimer vient à faire douter de la radicale solitude. Sans cette trilogie, je suis fusillé au bord du gouffre, les roches cannibales attendent la chute et l’océan demeure un murmure lointain.

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