Dans un brouillard sans fin

C’est un jour sans ciel. L’horizon se dilue dans la brume. Les arbres plantent leurs branches d’os dans la grisaille. À la radio, Léo Férré interprète Spleen de Baudelaire. Puis un jeune chanteur exécute un aria de la Passion selon Saint-Matthieu de Bach, Erbame dich mein gott. L’animateur commente d’une citation : « Rien n’est plus beau que la supplique de la prière quand le jour se désespère ». Je ne fais pas assez attention pour en entendre l’auteur. Spleen serait une oraison que je n’ai pas entendue. Selon l’émission, la concordance est là : « Je souffre et pleure et prie, En mon cœur, quelle peine, Quels tourments. » et « L’Espoir, Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique, Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir. ». Je tourne le bouton. Le silence se diffuse dans la pièce. C’est un jour de couvercle sur la brique rouge, la lumière ne filtre pas. Sans raison, des chansons de Tom Waits et de Nick Cave viennent me hanter l’esprit. Je bois une gorgée de thé dans le souvenir des paroles. Sans raison, la mémoire a toujours eu le goût de la menthe, l’arôme du citron avec une touche de miel. Du thé à la menthe, j’en ai beaucoup bu en écrivant L’« Évangile de l’imbécile ». Du vin et du cognac davantage. Le texte est là, en suspens. J’ai reçu plus de vingt lettres de refus. De nombreuses sont des lettres enthousiastes. Avec un peu de mesquinerie, je pourrais résumer leur propos en : « C’est bien, nous aimons beaucoup, pour autant, nous ne prenons pas. ». Je suis ne suis pas mesquin, je ne comprends pas. La réponse qui m’a le plus déstabilisé est : « Pour celui-ci, c’est non. Nous attendons votre prochain ». Je me suis rendu compte que je n’avais pas de prochain roman, que je n’avais jamais pensé au prochain roman. Le livre était toujours à venir. Ce n’était jamais le dernier ni le prochain ; celui qui vient, celui en cours. Et des brouillons, des tonnes de brouillons tous bons à jeter. La brume enferme le bourg sur lui-même. Par la porte-fenêtre, je ne vois pas plus loin que la rangée d’arbres derrière les toits de tuile. Rouge sur gris comme dans les premières pages du Colibri. La façade des pavillons aux fenêtres éteintes accroissent l’impression d’abandon. L’hiver venant, le bétail ne quitte plus l’étable, le pré au bout du jardin s’étend comme un désert d’herbe rase. La grange au milieu semble désaffectée. C’est la fin de l’après-midi, le soir arrive. Je glisse Untitled de Mécano sur la platine, un texte du poète russe Maïakovski chanté en anglais par un groupe néerlandais. Des vers dans le désordre :« Je sais la puissance des mots, je sais le tocsin des mots…  Souvent ni lus ni imprimés, les mots tombent au panier… Et les cercueils défilent d’un pas de chêne sonore ». Je me souviens avoir lu une mauvaise traduction du poème il y a une vingtaine d’année. Je marmonne avec le chanteur en écrivant. D’habitude, je mets la musique assez fort. Là, ce n’est qu’un fond sonore. Je ne suis pas seul. Je hante mon bureau. À la table aride, ces derniers temps. Je songe qu’Amiens, une nuit finit avec une croisée des chemins. Il arrive que le roman soit intuitif. Le ciel n’est qu’un plan de brouillard qui croise le finage en oblique, l’horizon est pris par le givre et la pénombre grignote le jardin. Il est étrange comme la nuit arrive vite. Il faut que je revoie le texte d’une saynète et les lutins s’agitent devant le sapin. Je dérive lentement vers la surface du monde.

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