Ivresse du père

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Il était assez étrange de le voir, ainsi, immuable. Confit dans son silence, parfois saisi d’un grognement, les jambes tendues sur son repose-pied, les yeux fermés, les bras amorphes. Il cuvait dans son fauteuil devant le téléviseur éteint. Je ne sais pas s’il savait que la photographie de sa mère le contemplait, vieille femme en pied et en blouse longue, gris-bleue passé ; ou que son beau-père, mort fusillé à la guerre, jetait sur lui un regard froid, juste à ses côtés, sur la bibliothèque dans laquelle une intégrale de Jules Vernes était posée. Une mauvaise belle édition dont ma mère raffolait. Mon père ne savait rien de tout ça et il ignorait que je le regardais. Il fumait des  gitanes maïs. Dans une grimace gémissante, au milieu de la cigarette,  il passait l’ongle de son pouce droit sur sa lèvre inférieure. Je n’ai jamais compris ce geste . J’avais huit ans et j’avais dit exactement cette phrase : « Non ! Je n’irai plus acheter ton poison ». Il buvait entre trois et six bouteilles de vin par jour. J’avais été son coursier et, un jour, j’ai compris ce que je faisais. Je ne savais  pas qu’en renonçant à le tuer, je permettais aux garçons du quartiers de devenir ses commissionnaires. Il ne m’en a jamais rendu grâce. Après mon refus, je n’ai connu que violences morales, psychologiques et verbales. Il aimait à dire que j’étais «une fouine », «un bon à rien », et mieux, «un mauvais à tout». Il faut beaucoup d’effort pour y entendre de l’amour. Il feignait d’être aveugle pour ne plus me voir. Cependant, il était capable de compter le nombre de gâteaux que j’avais mangés, le nombre de tartines, le nombre de je-ne-sais-quoi, de rapporter à ma mère mon activité minute par minute, de critiquer et de détruire la moindre de mes initiatives. Pourtant, il m’a dit comment il a commencé à séduire les filles. Il me disait qu’à la campagne,  les jeux de séduction commençaient tôt et qu’être enfant de Chœur lui permettait de rouler dans les foins avec des gamines pas si farouches. Il m’a dit comment il volait le vin de messe et des clopes pour jouer à l’homme avec ses copains. Il m’a  montré comment tricher aux cartes, aux dés, aux jeux, sans vergogne. Il m’a parlé un peu des chantiers, des brouettes et de la guerre. Il m’a surtout raconté les bals qui le hantaient depuis son enfance ; les jupes  tournoyantes des filles et le son de l’accordéon, instrument que je vomissais et que sa nostalgie avait mis sur mes genoux.  Mon père me détestait avec cordialité, je le haïssais avec indulgence. Un soir, j’avais dix ans, je suis entré tout nu dans la chambre où il cuvait. Je voulais qu’il me voie et s’il me frappait, ça  eût prouvé que j’existais. Il a ouvert les yeux, il a dit « Tu veux une fessée ? ». Je n’ai su que répondre. Il a dit « Je ne frappe pas mes enfants ». Je savais que c’était faux. Il a donné des claques et des fessées à mes frères et sœurs, et pire, il a pris l’un d’entre eux en souffre-douleur. Je veux dire par là que l’un de mes frères a été véritablement un enfant battu, avec acharnement. J’oublie de dire que mon père était vieux quand j’étais enfant et quand il était  jeune homme, frapper les enfants ne posait de problème à personne, ni à la famille ni à la société ni la religion (c’est-à-dire, pour les trois, la même chose) et certainement pas dans un milieu populaire, milieu dont je suis issu ou dans un milieu rural, milieu dont mon père était issu. Ce n’est pas une excuse, c’est un contexte, une image. Ce soir-là, mon père ne m’a pas fessé. Il a dit « Je t’aime  comme tous mes enfants ». Je crois que je suis le seul de la fratrie à avoir entendu l’expression d’un amour paternel viscéral. Mon père est un père défaillant, nul, odieux, violent, humiliant. Ce soir-là, je suis un petit garçon dans tout sa faiblesse et il me confie ses regrets, ses peurs, ses angoisses, sa médiocrité ; il me raconte sa vie de tristesse. Il se met à nu devant son fils tout nu venu chercher dans la violence d’un geste la présence du Père, et il me donne cette présence dans la violence du Verbe. Évidemment, sa confession n’a pas changé nos relations. Il était ivre et ne se souvint jamais de s’être confié. J’avais dix ans, je  n’avais pas compris  le sens de sa parole.  Il a continué à être un odieux épiant le moindre de mes gestes, m’humiliant à la moindre occasion. Il se passe du temps avant qu’il ne meure, le temps que je puisse dire à ceux qui voulait l’entendre: « Puisqu’il veut mourir, qu’il meure ».  Il est mort le 24 avril 1988 sur un lit d’hôpital.  J’ai 17 ans. Le Front National, ce soir-là, fait 14,8%, ce qui dans une famille de communiste fut cause d’un grand remous. Je ne peux pas oublier le soir de la mort de mon père ni la voix de mon frère dans l’interphone, sa froideur, ni l’effondrement de ma mère sur le canapé qui plie sous le poids de sa douleur. Et je sors. Je fume. Je me vois fumer. Je rumine, je suis perdu. Je dis : « Putain, il me joue un dernier sale tour ». En Juin, j’ai le bac de justesse sous anti-dépresseur. Il ne me verra pas l’avoir. Il ne me verra jamais réussir ou rater quoique ce soit. Je hais toujours mon père pour m’avoir interdit de lui dire que je l’aimais et aussi parce que sa vie lui a interdit de me dire qu’il m’aimait. C’est affreux comment le non-dit détruit la possibilité de la parole. Or tout débute dans le verbe. Mon père a dit devant ma nudité : « Je t’aime comme tous mes autres enfants »; est-ce le pardon en son commencement et en sa fin, l’amour ? Ou juste une ruse des remords dans l’ivresse du mauvais vin ?

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