Évangile de L’imbécile (1)

jardin-des-delices

Hieronémus Bosch, Le jardin des délices (détail)

 

1

Elle n’a pas besoin de réveil. Elle se lève tous les jours à six heures. Ses premiers gestes sont toujours les mêmes : enfiler ses pantoufles, des mules d’une couleur incertaine, saisir sa robe de chambre en cotonnade bleu-gris. Elle la serre à la taille d’un geste nonchalant. Son mari bougonne. Il ne la touche plus, à peine s’il la regarde. Il sent le mauvais vin. L’ivresse le fait dormir. Il ne quitte plus le lit sinon pour aller puiser dans ses réserves ou s’asseoir sur les WC de camping. La chambre empeste les toilettes chimiques. Elle descend sans faire de bruit. Son fils somnole dans les prémices du réveil. Elle disperse sur le fond du filtre de la chicorée, la recouvre de café, met la cafetière en marche ; la résistance chauffe l’eau, la machine gargouille, le goutte-à-goutte commence. Elle part faire sa toilette. Elle voit dans un miroir le corps d’une femme vieillie : des rides, des vergetures, six accouchements, la cicatrice d’une intervention chirurgicale. Un corps petit, frêle, marqué par le temps et les privations, celui d’une adolescente à la croissance arrêtée. Son corps la renvoie à la guerre. Sa main s’attarde sur son entre-jambe. Elle se frotte. Elle cherche les sensations d’un sexe redevenu urinaire. Elle est une mère avec un enfant en bas âge ; une épouse avec un mari dépressif, elle supporte l’alcoolisme en silence ; une femme engagée : communiste, syndicaliste, féministe. Une Vierge rouge. Vierge est son signe astrologique ; Marie, son prénom. Sa virginité disparaît avec le mariage. Les plaisirs de la chair ne lui sont plus permis, la ménopause les lui refuse. Elle s’habille.

Le chien trépigne. Elle ouvre la porte de la cour. L’air frais s’engouffre dans la maison. L’animal part en courant. Le ciel baigne encore dans la nuit. Quelques fenêtres sont illuminées sur la façade des immeubles ; les complices du petit matin. D’autres vies, d’autres murs. Elle connaît bien le quartier, elle l’arpente le dimanche matin, durant son porte à porte. Elle vend l’Humanité Dimanche et ses suppléments, Pif gadget. Elle milite au PCF. Elle essaie de faire des adhésions. Dans les bâtiments, il y a des camarades, des sympathisants, des compagnons de route ou des gens qui, simplement, la connaissent. Ces derniers acceptent, parfois, de prendre le journal, par bonté ou lassitude. Quoi qu’il en soit, elle essaie de les aider. Elle ouvre une boîte de nourriture pour chien, fait chauffer des haricots verts. L’émanation de la pâtée tiédie par les légumes envahit la maison. Son fils se plaint toujours de l’odeur qui s’étend dans les étages. Le jour qu’il déteste le plus est celui des choux de Bruxelles. En boîte, bon marché, ils puent. Elle pose la gamelle sur le sol. Le chien se précipite et avale sa pitance. Elle allume la radio. Les informations lui donnent les dernières nouvelles d’un monde qui va mal : crises sociales, économiques et tensions est-ouest malgré la détente entre les USA et l’URSS[1]. Son choix est fait : le paradis selon Lénine. Une trinité : Marx-Lénine-Staline. Antithèses : Trotski, l’idole des sociaux-traîtres ; Adam Smith pour les autres. Le reste, elle n’y pense pas. Elle se sert un café.

Le clapotement de pieds nus se fait entendre. Son garçon a le visage chiffonné de sommeil. Selon les jours et les humeurs, il est en pyjama ou en slip, torse nu ou vêtu d’un simple T-shirt. Son fils oscille entre une pudibonderie effarouchée et un exhibitionnisme naïf, l’un et l’autre pouvant provoquer des réactions épidermiques. Elle n’y prête pas attention. Elle pense que la pudeur n’a pas d’importance pour les enfants. Elle n’oublie pas son extrême sensibilité. Ce dégoût qui peut le saisir à la moindre peccadille, provoquer des nausées et le rendre malade. Il lui fait un bisou avant de partir faire ses ablutions matinales. Elle le regarde par la fenêtre qui sépare la salle à manger de la salle d’eau. Elle couvre toute la largeur de la salle de bains : haute, large, deux battants et vitres latérales, l’allège est en deçà de la hauteur d’appui. Une ancienne fenêtre d’extérieur. La construction de l’extension ne la fait pas disparaître. Elle lui interdit de tirer le rideau pour le surveiller. Un soir, à la sortie du bain, les pieds dans l’eau, il glisse une épingle à cheveux dans une prise. Du 380 volt triphasé lui traverse le corps. Il se retrouve allongé dans une flaque. Il ne pleure pas, il est sonné. Avec des yeux de hibou, il explique qu’il veut provoquer la foudre comme Zeus. Quelques jours plus tard, Claude François meurt électrocuté dans son bain ; les fils dénudés d’une applique en mauvais état ; un éclair définitif : « La lumière du phare d’Alexandrie / Fait naufrager les papillons de ma jeunesse[2]. » 

Dans la cuisine, elle lui prépare un bol de café au lait et des tartines de pain grillé avec du beurre et, parfois, de la confiture. Il vient prendre son petit déjeuner. Elle fait la vaisselle, met son manteau, attrape son sac. Il enfile son blouson, met son cartable sur son dos. Elle n’éteint pas la radio. C’est une compagnie pour le chien, une voix dans la maison vide. Dans la voiture, elle jette un œil dans le rétroviseur et le regarde avancer vers l’école. Son fils n’est pas un très bon élève. Il a des difficultés en orthographe et une écriture illisible. Son instituteur le trouve gentil, agréable, intelligent. Il estime que le garçon n’a pas compris les enjeux de l’école et flotte entre deux eaux avec ingénuité. Il n’est ni agité ni perturbateur, il a la tête dans les nuages, s’amuse et bavarde. Il est nouveau dans l’établissement, cette place ne lui convient pas. Il se fait difficilement au changement. Son ancienne école est fréquentée par les enfants qui achètent du vin pour son mari. Elle préfère que son garçon ne soit plus confronté aux médisances de la cour de récréation. Elle préfère que son époux reste invisible. « Tout foyer divisé contre lui-même ne peut subsister ».

***

Ses yeux s’ouvrent. Il expire. Il a chaud. Il transpire. Les draps l’étouffent. Les odeurs de la chambre lui rongent les narines. Sa bouche se craquelle, sa gorge est sèche, son ventre douloureux, sa vue trouble. Sa tête tourne. Il se lève, pisse, ouvre son armoire, saisit une bouteille, boit. Il compte. Sa réserve est insuffisante. Il doit faire des provisions. Il ouvre la fenêtre, pas les volets. Il descend. Il a mal. Il gémit. Personne ne lui répond. Une chanson traverse la salle puis des voix, toujours les mêmes voix. Le poste de radio trône dans la salle à manger, sa longueur d’onde est invariable. Quelqu’un d’autre lui parle. Un contour gazeux. Une chimère.

–  Alors Joseph, encore seul ?

La maison n’est qu’un décor peuplé de personnages. Sa femme est présente de temps à autre. Le chien veille sur lui. Il a cinq enfants. Ils sont tous adultes. Un rejeton hante les murs ; il court, hurle et fait du bruit. Il ne le connaît pas. Il ne le voit pas naître. Une infirmière lui met un bébé dans les bras, parle de l’accouchement comme d’une catastrophe. Sa femme affirme attendre une fille, c’est un garçon ; le mensonge depuis le début. La chimère s’exprime avec un ton égrillard, sa voix lui vrille les tympans. Joseph ouvre la porte d’entrée. Un gosse passe. Il lui donne un billet. Il attend. Le gamin revient. Joseph ne pense pas à sa monnaie. Il va cacher les bouteilles, boit au goulot. « Et personne, après avoir bu du vin vieux, ne veut du nouveau, car le vieux est bon ». Il s’effondre sur son fauteuil. La radio parle, la musique passe, l’ivresse l’endort.


[1] Période de la guerre froide entre les United states of america et Union des républiques socialiste soviétiques.

[2] Alexandrie, Alexandra, Claude François, Magnolias for ever

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Fragment du chaos

 

chaos

 

Les éoliennes brassent la pluie. Une neige fondue verglace le sol. Le ciel est une toile tendue de gris. La lumière ne ciselle rien. La journée promet d’être uniforme. Le lendemain de l’alcool dilue le jour. Il s’agit toujours de rejouer la nausée. Une nausée primordiale comme celle d’un cri primal. Mon père gémissait dans les ténèbres de sa chambre. L’un de mes frères, alcoolique et polytoxicomane m’a appelé, un soir, pour pousser des cris de bête avant de me menacer de mort. Il y a 26 ans nous nous étions battus comme des animaux. J’avais 22 ans, lui était ivre. Il avait mis mes affaires dans la remise du jardin, un matin d’hiver, avant que j’aille passer un concours. Nous nous sommes battus sous les yeux de notre mère en larme. C’est beau le peuple. Je le sais, j’en viens. Alors, presque 30 ans plus tard, il promettait d’en finir. Je ne l’aurais pas cru si  je ne le savais dément. J’entends au sens clinique du terme. Schizophrénie-paranoïaque avec bouffées délirantes: un beau cocktail. Il n’est pas impossible que le tableau clinique ait changé, pas la souffrance qui  le ronge .

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Le diagnostic, une illusion selon des cases. Tout le monde veut être dans une case. Ainsi tout le monde loue le diagnostic. De nos jours, il y en a partout. Sans remède.

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Ou alors ne perçois-je pas le soleil modeler les nuages et donner à l’horizon son relief ? Il n’est pas impossible que j’aie des yeux de brume. J’ai dormi pourtant. Les somnifères semblent vaincre l’insomnie. Il m’arrive d’avoir un sommeil continu. Cependant, la fatigue ne me quitte pas ni les maux de tête. Et pour le reste, je grogne avec amertume. Je devrais  peut-être écouter ce médecin qui me  dit qu’avec mon niveau de dépit, il faudrait que j’envisage «non pas une déprime mais une dépression». Je n’ai jamais aimé les phrases qui bascule sur un « mais ».  C’est une question de rythme, de musique.

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Le correcteur orthographique qui dysfonctionne transforme cette conjonction de contradiction en maïs.

Le maïs n’a jamais coordonné la négation.

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Je n’en peux mais de cette automation linguistique qui, si elle n’ouvre pas sur la banalité, dérive vers l’absurde. La cybernétique a réduit le langage en une suite probable de mots pouvant avoir du sens. Si, par le passé, un nombre déterminé de grands singes jetant au hasard des signes sur une feuille eussent pu composer un roman, même passable, désormais les logarithmes offrent aux processus de synthèse automatique l’artifice d’une intelligence et le moyen de produire des textes randomatiques à canevas. Nul besoin de pester par avance, personne ne s’en rendra compte, les mauvais écrivains et les machines à lire ont déjà habitué le cortex à cette prose de la vacuité. 

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J’aurais pu ironiser avec le médecin. Je lui ai dit que je revoyais un psychanalyste. J’ai aimé son regard perplexe. De nos jours, il ne fait pas bon dire que la psychanalyse a du sens. Tout le monde préfère le cognitivo-comportementalisme, la psychiatrie et les huiles essentielles.

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Le nom de mon précèdent psy était celui d’une recette gastronomique, son prénom semait des petits cailloux et il officiait rue Louis Braille. Pas mal, non ? Le nouveau se nomme : « le courageux qui parvient à son terme et possède un bien ». Tout un programme. Il officie rue Tierce. Un terme de musique qui définit « deux notes séparées par trois degrés ». La tierce peut être majeure ou mineure. Elle est à consonance douce. Alors musique. Enfin, je l’espère.

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Il est 22h30. Bordeaux est à ma gauche. Tout le monde dort. J’ai envie de fumer. Je suis content d’avoir écrit ces quelques lignes. Ce n’est pas un roman. Au moins, la question d’écrire demeure et je ne suis pas encore éteint. Il fait nuit. Rien ne vient ourler le ciel. La vie est toujours au bout de la ligne, c’est-à-dire Paradis.

Nostalgie-2 (Brouillon d’une pensée)

comète

Bernard Faucon a cultivé une forme de nostalgie tout au long de sa carrière d’artiste-photographe. Plongeant dès les débuts dans les souvenirs de son enfance, les jeux avec ses frères, les paysages sous le soleil du Lubéron, la figure rassurante de sa grand-mère, les ors de sa foi enfantine et ses premières amours, d’autant plus fortes que secrètes et interdites, sa photographie a toujours été une traversée. Dans des séries de mises en scène, la vision alterne entre des grands paysages et des intérieurs dans lesquels le corps est présence ; que le modèle fût un mannequin de plastique ou une personne réelle. Ce retour à l’enfance, une nostalgie comme une autre, n’est pas sans violence, sans souffrance. Les mannequins, même s’il explose la sensation de l’incarnation celle-ci à la fugacité des avatars et ils finissent par matérialiser une jalousie, celle du corps, de la chair ; cette menace se consume dans leurs ressentiments : ils disparaissent. L’enfance figurée est ainsi immédiatement ourlée par l’ombre de la finitude ; cette impression demeure tout au long des séries. Bernard Faucon est un voyageur. Il est allé chercher à travers le monde le paysage et la silhouette. Devant les images, le spectateur erre dans les extérieurs et  les pièces d’une maison imaginaire posée en terre fabuleuse ; il cherche des traces, piste des fantômes. Tout s’échappe et abandonne. D’une image à l’autre, dans ce silence, un rituel s’impose : une prière, une dévotion se dessine. Le piège tendu est celui de l’idéalisation ; la souffrance en ce retour est là. Ce qui surgit ne serait que la ruse d’un passé mythifié. Cette défense s’effondre d’elle-même, le constat laisse une amertume. Dans l’image, l’ombre  et  le reflet sont la preuve de l’Être et passant d’image en image, le regard passe à côté ; il passe à côté de tout. L’Être échappe à la perception, flotte dans l’indéfinissable, impose le souvenir d’avoir été une fois vécu. La photographie de Bernard Faucon donne à voir sous le masque de l’idéal l’abandon à la nostalgie. Alors il s’agit de percevoir les indices, de prendre les chemins de traverse afin de révéler les signes manifestes de la présence en son intensité. Ce retour à l’Être est le plus court chemin pour renaître. Une odyssée commence. Nous sommes embarqués.

Nostalgie-1 ( Brouillon d’une pensée)

odyssé

 

Nostos, signifie retour. Algie, la souffrance. Le roman nostalgique par définition est L’odyssée. Ulysse est le rusé, l’homme aux mille ruses, certes, mais aussi l’homme de souffrance. Il n’y a pas de synonyme à Odyssée. Ce n’est ni un voyage, ni un périple et certainement pas une croisière ou une virée. L’odyssée est dans l’épopée d’Ulysse. L’odyssée est une nostalgie aux vues des épreuves qui se dressent devant Ulysse, l’éreinte, l’accablent, dans son retour en Ithaque; ce retour est souffrance. Ulysse est un héros qui pleure. Cependant il ne fuit jamais la confrontation. De son triomphe, le monde en est désenchanté : les interventions divines sont aussi ineptes que le chant des sirènes, ils ne sont plus qu’un effet de style dans le poème des Aèdes, une métaphore au parfum de pavot qui grise l’esprit le temps du récit. Ulysse quitte Calypso qui souhaite l’inhumanité des dieux pour le choix d’une vie humaine. Athéna ne devient que le miroir tronqué de la mémoire proposant aux regards une image d’Ulysse comme le reflet d’un souvenir. Seul Argos, le vieux chien ne se laisse pas tromper, puis Euryclée, la nourrice qui reconnaît la cicatrice sur la cuisse du héros. L’un et l’autre ont vu au-delà des apparences, au-delà de l’oubli. À Ithaque, Ulysse n’est plus qu’une rumeur ; ailleurs en Grèce, il est déjà chanté dans les épopées. Son retour n’est pas qu’une anecdote. Le massacre des prétendants est celui des pilleurs sans vergogne des tombes non encore celées ; les véritables lotophages. Après, Ulysse demeure le roi d’Ithaque, ce n’est plus un héros. Ce retour est un retour dans le sens noble du terme, un retour à l’être, au devenir. Ulysse ne revient pas en son royaume, il revient vers sa femme, son fils. Il revient vers son père. Le début de l’Odyssée est celle de Télémaque, dont le nom veut dire « de guerre lointaine », je crois, qui parcourt la Grèce pour connaître son père. Connaître veut dire naître avec. Ulysse, en son Odyssée, est en la connaissance, autrement dit celui qui ne cesse de naître avec. Alors que son équipage meurt, et notamment d’avoir mangé les bœufs du soleil contre tous les avertissements, ou d’autres sottises d’ignorant comme le dirait Spinoza, Ulysse ne cesse de s’inventer devant le phénomène, devant l’événement. Ulysse est ainsi la continuité de l’altérité dans la continuité de l’être, car l’identité c’est être identique à l’être en son devenir et non dans la répétition du même, la sclérose de l’âme.

Ivresse du père

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Il était assez étrange de le voir, ainsi, immuable. Confit dans son silence, parfois saisi d’un grognement, les jambes tendues sur son repose-pied, les yeux fermés, les bras amorphes. Il cuvait dans son fauteuil devant le téléviseur éteint. Je ne sais pas s’il savait que la photographie de sa mère le contemplait, vieille femme en pied et en blouse longue, gris-bleue passé ; ou que son beau-père, mort fusillé à la guerre, jetait sur lui un regard froid, juste à ses côtés, sur la bibliothèque dans laquelle une intégrale de Jules Vernes était posée. Une mauvaise belle édition dont ma mère raffolait. Mon père ne savait rien de tout ça et il ignorait que je le regardais. Il fumait des  gitanes maïs. Dans une grimace gémissante, au milieu de la cigarette,  il passait l’ongle de son pouce droit sur sa lèvre inférieure. Je n’ai jamais compris ce geste . J’avais huit ans et j’avais dit exactement cette phrase : « Non ! Je n’irai plus acheter ton poison ». Il buvait entre trois et six bouteilles de vin par jour. J’avais été son coursier et, un jour, j’ai compris ce que je faisais. Je ne savais  pas qu’en renonçant à le tuer, je permettais aux garçons du quartiers de devenir ses commissionnaires. Il ne m’en a jamais rendu grâce. Après mon refus, je n’ai connu que violences morales, psychologiques et verbales. Il aimait à dire que j’étais «une fouine », «un bon à rien », et mieux, «un mauvais à tout». Il faut beaucoup d’effort pour y entendre de l’amour. Il feignait d’être aveugle pour ne plus me voir. Cependant, il était capable de compter le nombre de gâteaux que j’avais mangés, le nombre de tartines, le nombre de je-ne-sais-quoi, de rapporter à ma mère mon activité minute par minute, de critiquer et de détruire la moindre de mes initiatives. Pourtant, il m’a dit comment il a commencé à séduire les filles. Il me disait qu’à la campagne,  les jeux de séduction commençaient tôt et qu’être enfant de Chœur lui permettait de rouler dans les foins avec des gamines pas si farouches. Il m’a dit comment il volait le vin de messe et des clopes pour jouer à l’homme avec ses copains. Il m’a  montré comment tricher aux cartes, aux dés, aux jeux, sans vergogne. Il m’a parlé un peu des chantiers, des brouettes et de la guerre. Il m’a surtout raconté les bals qui le hantaient depuis son enfance ; les jupes  tournoyantes des filles et le son de l’accordéon, instrument que je vomissais et que sa nostalgie avait mis sur mes genoux.  Mon père me détestait avec cordialité, je le haïssais avec indulgence. Un soir, j’avais dix ans, je suis entré tout nu dans la chambre où il cuvait. Je voulais qu’il me voie et s’il me frappait, ça  eût prouvé que j’existais. Il a ouvert les yeux, il a dit « Tu veux une fessée ? ». Je n’ai su que répondre. Il a dit « Je ne frappe pas mes enfants ». Je savais que c’était faux. Il a donné des claques et des fessées à mes frères et sœurs, et pire, il a pris l’un d’entre eux en souffre-douleur. Je veux dire par là que l’un de mes frères a été véritablement un enfant battu, avec acharnement. J’oublie de dire que mon père était vieux quand j’étais enfant et quand il était  jeune homme, frapper les enfants ne posait de problème à personne, ni à la famille ni à la société ni la religion (c’est-à-dire, pour les trois, la même chose) et certainement pas dans un milieu populaire, milieu dont je suis issu ou dans un milieu rural, milieu dont mon père était issu. Ce n’est pas une excuse, c’est un contexte, une image. Ce soir-là, mon père ne m’a pas fessé. Il a dit « Je t’aime  comme tous mes enfants ». Je crois que je suis le seul de la fratrie à avoir entendu l’expression d’un amour paternel viscéral. Mon père est un père défaillant, nul, odieux, violent, humiliant. Ce soir-là, je suis un petit garçon dans tout sa faiblesse et il me confie ses regrets, ses peurs, ses angoisses, sa médiocrité ; il me raconte sa vie de tristesse. Il se met à nu devant son fils tout nu venu chercher dans la violence d’un geste la présence du Père, et il me donne cette présence dans la violence du Verbe. Évidemment, sa confession n’a pas changé nos relations. Il était ivre et ne se souvint jamais de s’être confié. J’avais dix ans, je  n’avais pas compris  le sens de sa parole.  Il a continué à être un odieux épiant le moindre de mes gestes, m’humiliant à la moindre occasion. Il se passe du temps avant qu’il ne meure, le temps que je puisse dire à ceux qui voulait l’entendre: « Puisqu’il veut mourir, qu’il meure ».  Il est mort le 24 avril 1988 sur un lit d’hôpital.  J’ai 17 ans. Le Front National, ce soir-là, fait 14,8%, ce qui dans une famille de communiste fut cause d’un grand remous. Je ne peux pas oublier le soir de la mort de mon père ni la voix de mon frère dans l’interphone, sa froideur, ni l’effondrement de ma mère sur le canapé qui plie sous le poids de sa douleur. Et je sors. Je fume. Je me vois fumer. Je rumine, je suis perdu. Je dis : « Putain, il me joue un dernier sale tour ». En Juin, j’ai le bac de justesse sous anti-dépresseur. Il ne me verra pas l’avoir. Il ne me verra jamais réussir ou rater quoique ce soit. Je hais toujours mon père pour m’avoir interdit de lui dire que je l’aimais et aussi parce que sa vie lui a interdit de me dire qu’il m’aimait. C’est affreux comment le non-dit détruit la possibilité de la parole. Or tout débute dans le verbe. Mon père a dit devant ma nudité : « Je t’aime comme tous mes autres enfants »; est-ce le pardon en son commencement et en sa fin, l’amour ? Ou juste une ruse des remords dans l’ivresse du mauvais vin ?

Un après-midi de fantôme

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Le beffroi se dressait sous le soleil infléchi d’un printemps naissant. Les ombres  segmentaient la place en une géométrie singulière. C’était un jour de marché, l’ondulation de la foule submergeait les étals et les terrasses. J’étais assis à une table de bistrot dans le passage. Le patron de la brasserie me connaissait. Il me laissa rêvasser devant mon café. J’ai toujours eu une réputation lunaire. Je l’ai toujours cultivée. Il m’est arrivé d’en faire usage avec préméditation. Ce n’était pas le cas ce jour-là. Ma mère était décédée depuis peu. J’errais dans les brumes du deuil. J’avais perdu mon père 10 ans auparavant. Je subissais le retour des non-dits de sa vie et de sa mort tout en faisant face à l’impensable : avoir perdu celle qui donne la vie. Un double deuil en abîme. Et soudain, je l’ai vu passée. Je n’ai eu aucun doute: la chevelure poivre-et-sel frisottée, la taille, la carrure, le rythme rapide de ses petits pas, le manteau bleu passé aux galons vieil-argent ; c’était elle qui traversait le marché, le cabas sur le bras, en quête du poulet dominical et de pommes de terre à frites ou alors d’une pâtisserie ou de petits gâteaux à servir à l’heure du thé. Quoique ma famille soit plutôt hispano-prussienne, j’ai grandi avec le Tea-time ; les week-ends uniquement. Je me suis levé d’un bond, j’ai fendu la foule. Au moment de de crier « Maman ! », je suis figé. J’avais grandi dans un quartier populaire d’Amiens Sud-Est, à l’orée de la ville ; le vasistas de ma chambre, au second, donnait sur la mosaïque des champs. Même si le lieu de travail de ma mère ne se situait pas loin de la Place au Fil, je savais que jamais elle n’aurait fait ses courses en centre-ville. Elle était fidèle à David, le boucher, qui m’offrait des rondelles de saucisson, au couple d’épicier, au boulanger du quartier, au gérant de la Coop. Sa familiarité avec eux m’avait toujours surpris. Petit, je songeais qu’ils se connaissaient depuis les bancs de l’école. Il n’en était rien. Ils avaient la communauté de classe, comme dirait ma mère qui était marxiste en diable, et de mémoire, celle d’avoir connu la seconde guerre mondiale, d’y avoir perdu des proches, des amis. Ma mère couvrait d’un profond silence la souffrance d’avoir vécu son enfance dans l’effroi et l’angoisse de l’occupation et des combats, la douleur d’avoir perdu son père, fusillé pour actes de résistance. « Ce héros au regard si doux » trônait sur une console du salon ; une photo d’identité agrandie, le regard un peu triste d’un homme encore jeune qui semblait me dire : « Je suis mort et je vais mourir ». Alors mes yeux se dessillèrent : ce voile de couleur dans les cheveux, cette claudication de la jambe gauche, ce dos voûté, cette peau partout fripée, cette voix chevrotante et ce manteau élimé, tout devint évident : elle ne se ressemblait plus. J’ai pensé : « C’est la mort. Elle me l’a toute tordue, toute froissée. Elle m’en a fait une vieille. Elle me l’a changée ». J’ai regardé la silhouette disparaître dans la foule. Et puis rien. Un ami vivait sur la place, un appartement deux étages au-dessus de la brasserie. Il sortit d’un pas enjoué de l’immeuble et vint en ma direction avec gaieté. Mon visage l’assombrit. J’ai voulu être rassurant : « Je m’invente des fantômes puis ils se dissipent. On se sent toujours un peu plus seul après ». Midi sonna. Nous nous sommes mis en terrasse pour déjeuner d’un sandwich. J’ai regardé la foule. Le monde n’était plus que le songe d’un défunt. La journée durant, l’illusion me poursuivit avec la complicité des ombres.