Une voix de Pierre

 

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Je suis allé boire un café dans le bar

Au coin de la rue en face

La maison est vide

Là bas

Sa voix ne flotte plus

J’ai appelé tous mes amis

Je leur ai dit

Il est mort

Qui ?

J’ai dit

Quelqu’un

J’ai dit

Personne

Par pudeur

Personne comme Ulysse

Ce fut comme une Odyssée

Vous saviez qu’Odyssée c’est le nom du Navire ? 

Enfin c’est une hypothèse

Sa voix

Elle disait

Ce que vous dites ça me fait penser à

Ou

Ça n’a aucun rapport mais j’ai fait le lien avec

Et surtout

Tout ça ne dit pas

La suite

Je ne m’en souviens plus

Je ne veux pas la dire

Le silence

Je connais bien le silence

Je vois une barque avec un cheval sur l’océan 

Si ça vous vient à l’esprit alors oui

Dans la salle d’attente il y avait le dessin d’une grotte

J’ai songé à la Pythie de Delphes

Pourquoi pas c’est une image

Vous êtes ici le seul locuteur

Il a fallut du temps

J’ai compris

Je suis la faille le souffre la feuille de laurier mâchée

Un rempart de bois soit seul inexpugnable qui sauvera et toi et tes enfants

Ne va pas attendre sans bouger la cavalerie et l’armée qui arrive en foule

Recule tourne le dos

Un jour viendra bien encore où tu pourras tenir tête

Bataille de Salamine 481 avant le calendrier

Muraille ou navires ?

J’avais déjà bâti trop de défenses

Avec patience j’ai pris le bois des remparts

J’ai construit des bateaux

Vous ne parviendrez jamais à arrêter le flot de cette immense armée

Ce qu’il faut c’est lui couper les vivres

Réduite à la famine

Elle n’aura plus d’autre choix que de faire demi-tour

C’est votre seule chance de salut

Il fut aussi Thémistocle

Par moment

Pourquoi pas

Était-il mon allié ?

Ou étais-je seul ?

Gisant de verre sur canapé

Vous n’êtes pas la Pythie pas Apollon

Je ne suis pas Ulysse non plus

Ça c’est une autre histoire vous avez lu Joyce ?

Je pense à Don Quichotte quand il dit que c’était beau d’y croire

Et qu’il savait que tout était faux

À la fin de son épopée

Couché sur son lit

Loin des moulins à vent

C’est tout le problème du roman

Celui dont vous parlez

Je parle d’un roman ?

Il ne s’agit que de votre voix ici

Le testament c’est la mélancolie du chevalier à la triste figure

Longtemps je fus nommé figure froide

Qu’est-ce cela voulait dire selon vous ?

Je ne portais pas le bon masque

C’est une piste

J’ai rêvé de fleurs

Elles sont là

Elles étaient dans un coin de la pièce

Sur un guéridon

Parfois des orchidées

Souvent des roses rouges

Souvent des roses

Souvent des fleurs

J’ai rêvé d’un jardin

Pas de commentaire

Je continue de parler

Sa voix souvent se taisait

J’entendais son souffle

Ou le téléphone sonner

Ou une voix dehors

Des bruits de pas

Ou rien du tout

Et je partais

Vous savez Blaise Cendrars n’a jamais pris le transsibérien

Je l’ignorais

Je portais mon hiver

Je pouvais avoir froid

Je disais je suis fatigué

La pluie et le beau temps

Les petits riens

Les presque riens

Les petits détails du quotidien

Il serait bien que vous sachiez ce qui se cache derrière tout ça

Cela semble devant mes yeux et pourtant invisible

Oui la lettre volée

Je perds souvent les lettres ou je les mélange quand j’écris

C’est aussi illisible

Et je parle vite

J’amalgame les mots les sons

Je suis incompréhensible

Il y a toujours une pierre de Rosette vous savez

Aujourd’hui les archéologues reconnaissent les scribes

La précipitation

Les maladresses

Les fautes

L’ensemble trace les pistes en creux vers celui qui grava

Vous comprenez ?

Pas vraiment

Tout est à la bonne place

A la bonne place

Hier je me suis levé en suçant un citron

Tout

Tout est à la bonne place

A la bonne place

Bonne place

J’ai deux couleurs dans ma tête

Qu’est ce que tu essayais de dire ?

Essayais de dire

Tout est à la bonne place

J’aime beaucoup cette chanson

Radiohead KID A année 2000 du calendrier

Qu’est-ce que vous essayez de dire ?

Au début rien

Juste le silence

Puis la solitude

La mienne

Posée sur le sol

Nue

Avec mon corps

On devine son corps

On s’en forme une image grossière

On rappelle ses pensées les plus récentes

On se refait lentement une conscience

Qu’ai-je fait ?

J’ai vieillis

Pourquoi me suis-je oublié ?

L’éternité heureuse photographiée

En demi-teinte en sépia

Sur la cimaise des regrets

La nostalgie d’un idéal une prison dorée n’est-ce pas ?

Un motif sur l’étoffe du temps

Une mascarade

Chambre d’incandescence

Dans une maison vide

Les fantômes tapis dans l’ombre

Qu’est-ce qui se dissimule derrière ce qui se cache d’après vous ?

Ce qui se cache derrière ce qui se cache ?

Comme les trains qui en cachent d’autres ?

Une affaire d’aiguillage ?

Un nœud ferroviaire ?

Un nœud gordien à trancher d’un coup d’épée

Ou à dénouer du timon ?

C’est selon

Pas un mot de plus

Sa voix souvent se suspendait

Je ne suis pas Alexandre non plus ou alors faudrait-il que je conquiers ?

Que voulez-vous conquérir ?

Je ne sais pas moi

L’aponie

L’ataraxie

La vraie vie 

Et pourquoi pas le paradis ?

Tout ça ne dit pas où serait la vérité là-dedans vous ne croyez pas ?

Il s’agit de la Vérité ?

Soupir

Vous aimez Paul Veyne je crois ?

Songez au roman vrai

Ou bien lisez Shakespeare

Le fou se croit sage et le sage se reconnaît fou

Je n’ai pas compris

Parfois cela m’arrangeait bien de ne pas comprendre

Je pourrais réciter des recettes de cuisine

Tant que c’est vous qui parlez

La parole

Ma parole

Inlassablement

Vers le monde l’intérieur le passé le présent

Vers elle-même

Après coup cela devenait plus limpide

Toujours

Le roman vrai

Celui de l’acteur

Celui du sujet

En quête de lui-même

La folie

Celle de n’être ni prince ni exilé

Soulagé du clinquant des couronnes et médailles

Des retours toujours rejoués

Celle d’avoir posé ses bagages

Et d’accepter le rivage l’horizon

Celle d’être un peu

Plus lucide

Plus fluide

Plus léger

La dernière fois je ne suis pas venu

C’était mardi

J’ai brisé la lunette arrière-droite de ma voiture

Le ciel tourna du bleu au gris

Peut-être de la pluie

J’ai dû ôter le verre brisé

Mettre du carton

Je me précipitais

J’étais en colère contre mon étourderie

Je ne voulais pas être en retard

Je me suis légèrement entaillé les doigts

Les aiguilles ne reprisaient pas le temps perdu

Il était trop tard pour prendre la route

J’étais fatigué

J’ai pris le téléphone

Il écouta mon baragouin

Sa voix

Jeudi dix heures cela vous convient ?

Très bien

Ce jour-là à dix heures mon téléphone sonna

Son nom s’affiche

Une voix se présente

Une autre voix

Une autre voix qui décline la même identité

Une autre voix

Nom Prénom

Étrange suspension dans l’absurde

Une autre voix

Celle du fils

J’étais triste

Il m’annonça la mauvaise nouvelle

Je l’avais apprise la veille

Un peu par accident

J’avais pleuré

La nuit le matin

Je me suis souvenu de sa voix

Sa voix

Et moi qui protestais parfois

Sa voix

Nous allons devoir nous arrêter là

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Le silence et la nuit.

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La nuit,

Il m’arrive d’être simplement devant mon clavier

Ou la page d’un carnet, le stylo à la main.

J’attends.

Il ne se passe rien.

Parfois, j’écris la nuit durant

Et juste avant d’aller me coucher,

je relis des pages sans intérêt.

Je les efface sans remord ni regret.

J’ai écris un roman dont je ne reçois que des louanges.

Il n’est pas édité.

Un petit et un grand éditeur sont intéressés.

Il m’ont conseillé tous deux de  le travailler.

Ce n’est pas si loin mais pas encore. 

Je l’ai fait.

Je l’ai revue mot à mot, ligne à ligne, page à page.

Je suis dans l’attente de le voir vivre sa vie.

Je vis dans cette suspension

et le doute m’accompagne.

Tout ça résume la vie d’un petit écrivain de province.

Sans compter que je suis bloqué sur mon prochain polar,

l’angoisse de la page blanche diraient certains.

Juste du silence.

Combien de silence faut-il pour disparaître ?

Est-ce une question de quantité ou de qualité ?

Je dirais de qualité parce que je vis déjà dans la quantité du silence.

Et si le silence choisit, n’est-ce pas terrifiant ?

Il faut du silence pour écrire, pour que le langage se puisse.

Je reconnais à l’hébreux et au judaïsme d’avoir compris cela.

Il suffit de lire l’Ancien Testament.

Yahvé,

C’est-à-dire

Je Suis.

Comme le Verbe est au commencement,

La formule devient

Suis Je.

Une question sans question.

Une Affirmation qui n’affirme pas.

Une demeure du silence,

le suspense de la négation 

Et il faut nommer ce qui ne se dit pas.

Juste avant un silence.

Juste après un silence.

Comme un blanc.

Ce blanc imperceptible entre chaque lettre,

Chaque syllabe,

Qui fait que le langage se peut.

Il y a le silence de l’avant

Et le silence de l’après.

Un souffle.

En Latin Espiritu,

Esprit.

Et pourtant le verbe est là.

Il est là depuis le début

Qui fait l’Être, l’Esprit

Et la voix devient chair.

Tout finit toujours par s’incarner.

Écrire c’est s’incarner

Et devenir sur des chemins de vie.

Aujourd’hui, je suis las

Et je préfère le silence.

Et le vin blanc n’aide pas ma lassitude.

Danse

paysage

 

Qui est indépendant de l’arbre qui le porte

Qui rappelle que quelque chose ne va pas

Qui n’est pas dans la rationalité dominante

Qui affirme que derrière l’apparence se cache un implicite

Qui conteste les certitudes

Et dit des choses inopportunes et scandaleuses

Qui refuse de s’assujettir

Qui dépasse la mesure considérée comme convenable

Par sa violence son intensité

Ou le désordre qu’il peut causer

Qui semble dénué de prudence

Qui va à l’encontre de ce qui serait attendu

Qui s’écarte de la norme

De ce qui est accepté comme conforme

Qui refuse avec obstination le jeu des conventions

Et se moque des valeurs

Qui accepte l’exaltation des fortes émotions

Des sentiments poussés au paroxysme

Qui se laisse aller sans motif apparent

À la gaieté à l’insouciance à l’exubérance

Qui va en tous sens en donnant l’apparence du désordre

Et dont le mouvement affranchi ne semble plus contrôlé

Qui présente des troubles

Semblant dénoter une altération du bon sens

Qui crie dans le désert

Qui guette les promesses de l’infini

Qui croit l’éternité heureuse possible

Ici et maintenant

Le devenir sans fin

Qui affirme avec ferveur

Que renaître est toujours le plus court chemin

Qui échappe à la raison

Et sur laquelle il tourne

In scriptis fidem sum

 

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Pendant des années, j’ai cru en la relation épistolaire. J’ai écrit à des amis des lettres fleuves, un peu délirantes, de plus de cinquante pages. J’ai rapidement compris que l’envoi plusieurs fois par semaine de ces missives n’avait aucun sens. D’ailleurs, mes amis se plaignaient de n’avoir pas le temps de me répondre. Il s’agissait, bien sûr, d’amis que je pouvais voir chaque jour. La lettre ne suppose pas que le temps de sa rédaction, celui de sa lecture et, enfin, de sa réponse. Une lettre suppose de la distance et le temps nécessaire à parcourir cette distance, une lettre suppose l’oubli. Ainsi, mes lettres ne semblaient n’avoir aucun sens. Chacun de mes amis pouvant me dire que nous nous voyions quotidiennement et qu’aucune distance ne nous séparait. Il m’a fallu tout ce temps pour comprendre qu’ils avaient tort. L’espace de la lettre supposait une distance subtile et pourtant incompressible. Le rappel de cette distance était insupportable. Elle  était présente entre nous et ceci bien malgré la vie sociale. Ces lettres fleuves, aussi incohérentes que maladroites, disaient non seulement ma solitude mais celle de son destinataire ; ces lettres parlaient d’une solitude absolue et contre laquelle nous ne pouvions rien.

Il m’est impossible de céder au chant des sirènes des réseaux sociaux et des blogs. Leur illusion est de rompre toutes les distances, d’abolir le temps. Au final, ils ne produisent pas qu’un monologue avide de reconnaissance, mais un soliloque sauvage sur lequel le solipsisme est souverain. Quoique mes lettres fleuves eussent pu être comprises comme une invasion narcissique, elles disaient  ce temps et cette espace qui, toujours en expansion, ne cessent d’éloigner.

Je crois la solitude viscéralement ontologique et je ne connais que trois choses pour la transcender : le langage, le désir et l’amour. Je ne peux pas concevoir qu’écrire puisse s’inscrire dans autre chose. Je sais qu’il sera toujours possible de dire que je ne suis qu’un petit écrivain de province, enfermé dans un genre mineur, et que ma considération de l’écriture n’aurait, alors, que peu de sens. Il m’importe peu de n’être que ça. De ce peu d’être, ce presque rien, il m’importe d’essayer d’en faire quelque chose et tenter n’est jamais l’aveu d’un échec, plutôt celui d’un espoir, d’une attente ou d’un horizon à franchir.

Je n’ai aucun rêve de grandeur ou de mondanité. J’écris parce que je n’ai rien demandé. Je suis un être dans le temps et dans l’espace, traversé de durées, de temporalités, de rythmes autant que de parcours, de passages et de chemins de traverse. Je n’ai aucune envie de renier le fleuve des lettres parce que le fleuve était là. Il ne s’agissait pas du bon estuaire. D’aucuns me parleraient de la question de l’adresse. J’aime plutôt y voir un océan :

« Vieil océan, tu es le symbole de l’identité : toujours égal à toi-même. Tu ne varies pas d’une manière essentielle, et, si tes vagues sont quelque part en furie, plus loin, dans quelque autre zone, elles sont dans le calme le plus complet. Tu n’es pas comme l’homme, qui s’arrête dans la rue, pour voir deux bouledogues s’empoigner au cou, mais, qui ne s’arrête pas, quand un enterrement passe ; qui est ce matin accessible et ce soir de mauvaise humeur ; qui rit aujourd’hui et pleure demain. Je te salue, vieil océan !”

Et il m’importe peu d’errer dans le labyrinthe des miroirs si le langage se peut, si le désir s’exprime et si aimer vient à faire douter de la radicale solitude. Sans cette trilogie, je suis fusillé au bord du gouffre, les roches cannibales attendent la chute et l’océan demeure un murmure lointain.

L’art de passer à côté.

 

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Je ne parviens pas à savoir si une opportunité se propose à moi ou si je suis passé à côté . Le doute subsiste car je cultive un sens particulier de l’échec, ratant la bulle, mon tir va dans le cercle, le touche sans que la pointe ne se plante. En retour, je reçois des encouragements. La qualité du tir est appréciée tout en déplorant ce qui manque à la réussite. Le point ne compte pas et il ne peut y avoir de seconde chance. D’aucuns diraient « Dommage » avec une ironie triomphale et remportent la manche avec un jet médiocre mais suffisant à les qualifier.

Je viens de passer plusieurs années à travailler un roman. Je continue d’ailleurs de le travailler dans l’espoir de pouvoir passer par une porte que je crois entr’ouverte. Pourtant autant, à chaque relecture, je m’effondre de n’avoir pas vu un détail, une coquille et, pire que tout, une somme de maladresses.

Je n’ai plus à me convaincre de la pertinence de la préface d’André Gide à la réédition des Cahiers d’André Walter : « Je cherchais à plier la langue : je n’avais pas encore compris combien on apprend plus en se pliant à elle ». Quel que soit le temps que j’ai consacré à l’écriture, c’est bien la première fois que je prends en plein visage, avec une violence d’une intensité inouïe, la véracité de ce constat. Plus je relis mon roman, plus que je comprends que j’ai cultivé, par orgueil et aveuglement, l’art de n’avoir aucune langue et ainsi de prétendre plier la seule que je connaisse, le français, à des illusions dont le miroir me détourne de ma voix. J’ai tâtonné avec complaisance laissant les phrases s’affadir.

La cécité me fait bouillir d’impatience et m’exhorte à donner à lire le moindre premier jet, vaguement relu et corrigé. Je sais que beaucoup de lecteurs songent que la spontanéité est une marque de qualité et qu’une première version est plus véridique, que l’auteur y est plus entier, qu’un texte revu. Je crains fort que ces derniers ne se contentent que de brouillons et qu’en ceux-ci la vérité attendue est plus occultée qu’apparente. Quand un texte inabouti est proposé à quelques amis, même sévères ou exigeants, la sanction n’est rien. D’autant plus qu’il est toujours possible de se draper dans sa toge d’auteur et de prétendre au style, à un certain style en tout cas, ou, plus modestement à une recherche d’effet. Cette modestie marquera d’ailleurs plus de points, au passage, et nombres de noircisseurs de pages savent user de cette ruse pour grandir leur remplissage. Tant que ça passe, il n’y a pas grand-chose à dire. Il ne reste qu’à constater. Par contre, envoyer un texte qui mérite encore de mûrir à un éditeur consiste à se prendre un mur en plein visage. « Le réel, c’est quand on se cogne » dit Lacan. Il n’est pas impossible de le heurter de plein fouet.

D’une façon générale, je ne reçois que des lettres formelles de refus, me contentant de savoir que mon livre est passé en comité de lecture, ce qui n’est déjà pas si mal. Il arrive parfois que d’infimes variations dans le phrasé me fassent comprendre qu’une hésitation s’est produite. Je m’en rengorge, satisfait, et attend le prochain courrier. Il est assez exceptionnel qu’il se passe autre chose. Je peux couper court à toutes les rumeurs concernant les éditeurs. Les livres sont bien lus. La seule condition est qu’ils arrivent au comité de lecture et en fonction des lignes éditoriales et de la nature du roman, rien n’est moins sûr. Encore une fois, il s’agit de bien viser. L’exceptionnel peut se produire cependant. Tout ne se fait pas par courrier, le téléphone existe aussi. Lors de cet appel, le refus étant signifié, l’éditeur m’indique que ce n’est pas aussi simple, se fait encourageant et invite à poursuivre. La chose même dont il s’agit, s’il elle n’est pas dans le roman, n’est pas loin. Dans un premier temps, je suis évidemment fou de joie et j’appelle quelques amis pour leur raconter, encore grisé, ce qui vient de se produire. Puis la joie retombe, il ne reste plus que le sentiment d’être passé, encore une fois, à côté. Si la joie est éphémère, le doute ronge dans la durée.

J’ai repris mon roman, prêt à faire face à ses failles. J’ai toujours travaillé mes romans, je les travaille inlassablement, jour et nuit, à en perdre le sommeil. L’insomnie est une vieille compagne de l’écriture. J’avais déjà revu celui-ci après avoir découvert un étrange mensonge de ma mère au sujet de la tombe de mon grand-père. Cette révélation a bouleversé le texte dans lequel je me suis entendu baragouiner plus que dire. Là, je pensais avoir affaire à quelques petites choses nuisibles mais non dommageables. Et puis, ce fut la déconvenue. J’ai repris mon travail de lecture et de correction ne cédant rien à la déception.

Je n’ai, bien sûr, reçu aucune consigne de la part de l’éditeur. Je sais vivre dans un monde paranoïaque, hanté de conspiration dans laquelle l’obsession dominante est celle de la manipulation et tout un chacun imagine trop aisément que les éditeurs harcèlent les écrivains dans un chantage inique pour les contraindre à produire selon leurs souhaits. Soit cela s’appelle une commande, soit c’est illégal. Les corrections éditoriales entre un éditeurs et un écrivain n’ont pour but que de valoriser le texte et non de le pervertir. Il existe des éditeurs qui utilisent des conseillers ou des coaches dit littéraires, ou qui le font simplement eux-mêmes, afin de réécrire, en partie ou en totalité, un manuscrit. Cela ne s’appelle pas un éditeur , celui qui met son nom sur la couverture n’est pas un écrivain. Et, par voie de conséquence, celui qui lit est à peine un lecteur.

La lecture de correction que j’ai entreprise est issue d’un dévoilement où soudain l’incurie de ma phrase me saute au visage. Comme si j’avais appliqué cette maxime à mon roman : « Par haine des mots que j’ai trop aimé, je voudrais écrire mal exprès ». En fonction du retour que j’ai reçu, j’imagine que ce désir inconscient ne s’est pas entièrement accompli. Je songe avoir reçu quelques conseils d’amis que je n’ai, bien sûr, pas écoutés et qui, peut-être, contenaient une réponse au désordre. Il fallait que mes yeux se désilent d’eux-mêmes. Et aujourd’hui, j’en suis là, œuvrant à la traque de la petite moisissure, grattant patiemment chaque phrase, sondant le sens autant que la forme.

J’aimerai vraiment que ce roman soit publié et qu’il aille son chemin vers des lecteurs. Il m’arrive de croire que la porte est vraiment restée entr’ouverte et que le roman passera le comité de lecture. En retour, je doute que cela soit possible comme je doute qu’écrire se puisse encore. Ce n’est pas si loin, mais ce n’est pas là. Ce qui aurait pu n’est pas. Mon exigence ou mon narcissisme, au choix, ne peut pas se satisfaire d’un conditionnel ou d’une négation. Je concède que ces dernières phrases sont issues du contre-choc. J’y crois assez pour œuvrer vers le mieux et donner à ce roman son amplitude. Mais comment ne pas songer être passé à côté de tout ?

L’Aleph d’Alep

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Nous sommes vivants, apparemment. Debout. En marche. Humains. Si certains de nos yeux que nous ne doutons pas du chemin.

Quel visage si soudain notre regard croise notre reflet sur le cours du fleuve ?

Ce qui est là et qui s’effondre, pouvons-nous seulement dire que le flot s’écoule et trouble notre regard ?

Nous ne dirons jamais que nous avons fermé les yeux et que fermant les yeux nous avons ajouté de la nuit à la nuit.

Nous sommes là, debout, en marche, vivants apparemment. Humains

Et nous savons que nos yeux plongés dans la nuit ne voient que la nuit. Nous avons fermé les yeux et nous les avons ouverts. Autour de nous, il n’y a que la nuit. Une nuit que nos paupières closes ne chassent pas. Dans le reflet, nous ne voyons que la nuit sur nos yeux. Notre reflet dit que nos yeux ne portent pas la lumière. Voyant notre visage, pouvons-nous dire ce qui s’effondre ?

Nous sommes là, debout, en marche, vivants. Humains, apparemment.

Sinon le miroir du fleuve au cours insensé dans lequel flotte nos regards d’aveugle. Les yeux ouverts, nous ne voyons que la nuit. Nous ne voyons pas la lumière. La lumière n’est pas dans nos yeux. Les yeux ouverts nous sommes dans la nuit. Et notre reflet est un visage qui s’effondre.

Debout, en marche, vivants, humains ?

Nous sommes là, apparemment.

Apparemment, nous sommes-là.

Apparemment.

 

 

***

Précision géographique avant qu’un esprit “bien informé” ne vienne pinailler sur un détail : Alep est traversé par la rivière Quoueiq ou Qouweiq.

***

Hadi Abdullah, journaliste Syrien

” I’m trying to get the voices of the oppressed heard.”

“Nous n’oublierons jamais comment le monde a obligé les habitants d’Alep à choisir entre deux options, toutes les deux mauvaises : la mort collective ou les déplacements forcés de populations.”

Depuis cinq ans, Hadi Abdullah, 29 ans, risque sa vie en suivant la guerre en Syrie :

https://www.facebook.com/hmf5h/

https://www.youtube.com/HadiAlabdallah

 

***

Pour mémoire:

 

« À Alep ce que l’humanité fait de pire est devenu la norme »

Nedzad Avdic, survivant du massacre de Srebrenica.

“Cette tragédie est le résultat de la sauvagerie des uns, de la complicité active et du cynisme absolu des autres, mais aussi de beaucoup de lâcheté et d’indifférence, de l’impuissance de la communauté internationale et de l’ONU.  Alep est le symbole de l’effondrement de l’humanité” 

François Delattre, ambassadeur français auprès des Nations-unies.

“Nous assistons en direct à l’éradication d’une population. Alep crève et emporte dans ses ruines, avec les milliers d’enfants, de femmes et d’hommes que nous laissons mourir, l’idée même de droit international.” 

Raphaël Glucksmann, essayiste.

“ Il n’y a pas que les bombes qui tuent, il y a aussi le cynisme et la résignation. C’est une part de notre humanité qui a été ensevelie avec les femmes, les hommes et les enfants d’Alep.”

Cécile Duflo, députée .

“ Je suis bouleversé. Je suis au bord de vomir depuis plusieurs jours. C’est une horreur. Il y a probablement 400 000 morts, plus les 10 millions de déplacés et les 90 000 disparus qui ne reviendront pas malheureusement. Il y a une dizaine d’autres villes qui sont encerclées avec la famine comme arme de guerre. Les habitants, dont les enfants, sont tués. Il y a des images d’enfants qui ressemblent aux ghettos de la Seconde Guerre Mondiale, des images d’enfants qui sont affamés qui sont en train de crever de faim. Certains meurent d’avoir mangé des herbes pas comestibles. C’est monstrueux et le monde regarde ça à la télévision.”

Jacques Bérès, cofondateur de Médecin sans frontière

Question/Réponse 2

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Comme je réponds comme une bûche qui s’enflamme, tout étant à fleur de peau, je dois nécessairement revenir sur des propos que je ne renie pas. Juste en dire quelque chose de plus, quelque chose qui doit s’en dire.

Il ne se passe pas une seconde où quelque chose commence, une histoire, une nouvelle, quelque chose qui, au début, ne fait que quelques lignes et qui, une fois que je mets devant une feuille ou un traitement de textes, devient plusieurs pages. Il m’est arrivé de passer des jours et des nuits à écrire et, parvenu au terme du flot, de ne rien garder.

C’est une chose que je ne pense pas. Une fois un ami m’a dit que « je pissais du texte ». J’accepte cette image en ce qu’elle a de cru, de vulgaire. Je ne refuse pas le registre de langage quand il parle. D’ailleurs, quand j’écris, je n’ai plus aucune conception de ce qu’est un registre de langage. Je vais vers le langage.

Je crois ne pas l’avoir assez dit. Il y a un peu plus de 5 ans aujourd’hui, j’ai arrêté toute activité professionnelle pour me consacrer à l’écriture. Autant le dire, sans disposer d’une quelconque fortune personnelle. Au même moment, j’ai détruit tout ce que j’avais écrit auparavant. De ce mouvement est né le Colibri, les pièces de théâtres, les chansons et tous ce que ce j’ai écrit depuis. Essentiellement, un travail gratuit. J’ai juste eu de la chance d’avoir rencontré un éditeur honnête et de confiance pour les romans policiers. Je vais aussi rappeler qu’avec un ami, Loïc, j’ai fondé une revue littéraire qui a vécu cinq ans, une revue que j’avais nommé « l’Inutile ».; il y a 20 ans, déjà.

Dans un texte qui a survécu, ces lignes apparaissent :

« Je ne rêve pas de mondanités littéraires. À la limite, je ne me préoccupe même pas de savoir si mes textes sont lisibles ou seront lus. C’est une mise en danger problématique puisque la question serait alors : à quoi bon ? Je veux simplement dire que j’écris ce que j’ai à écrire, je ne suis pas au courant des lignes éditoriales, des modes, de l’air du temps, des enjeux politiques et sociaux sur le rôle, la place de la littérature, de l’écrivain, ni du jeu littéraire ou de la convenance. Je n’ai aucun message à faire passer, je ne suis pas dans la communication. L’actualité ne me préoccupe pas. »

Et  :

« L’écriture serait comme un risque de court-circuit critique, un enjeu compassionnel. Je n’y crois pas, je ne suis pas dans cette vision-là, je ne vise pas la faiblesse du lecteur. La réponse la plus hautaine consisterait à dire qu’il faut se focaliser sur le style, sur la forme. Cela me semble un peu fade. Je suis persuadé que l’écriture c’est la vie même de l’écrivain. Pas sa chronologie, pas sa biographie, ni même son autobiographie, mais le vrai qui jaillit de la création. Toute écriture est fiction, toute fiction est personnage, tout personnage est l‘écrivain, tout écrivain est personnage, tout écrivain est fiction, toute écriture est écrivain ; ne sont-ce pas là des bases littéraires évidentes ? Cela ne fait pas de moi un auteur pour autant, je veux dire par présomption. »

Ou :

« Je n’écris pas avec ou pour des idées, ni en capitale, pas plus qu’en province, et sans souci du « bon usage ». Seule la phrase m’intrigue. Celles que je produis ne sont pas âpres en style, ce n’est pas de prime abord une abolition de toutes les règles, de tous les usages, ni une plongée dans le rugueux ou l’explosif.  Cela me semble toujours un peu concentrique, non circulaire ; centrifuge, centripète, et inversement. »

Ou bien : 

« J’ai toujours eu envie de lire à voix haute, il m’arrive d’imposer ce pensum à quelques amis choisis ; toujours eu envie de faire lire comme un livre, de prendre ce risque, car dans le fond, c’est pour cela que les choses s’écrivent : pour vivre leur vie, dangereusement. »

Ou encore :

« Ma femme se plaint de ma distance, de mon obsession, de mon saut de bête féroce sur la feuille ou le clavier ; de mon absence. Alors que l’écriture est au contraire la pleine amplitude de l’Être, l’expression la plus féroce de la présence au monde, la conquête la plus hardie sur l’épuisement ordinaire des heures. Je peux cependant comprendre que l’acte d’écrire manifeste singulièrement cette solitude dont je suis imprégné depuis des années, que cela lui soit insupportable de me voir ainsi devenu, pour un temps, un ours dans sa tanière. À mes yeux, il n’y a pas d’autres urgences. J’accepte que cela puisse être déroutant, tyrannique. L’écriture est un déluge qui submerge tous les cadrans. Cela n’exclut pas que je sois aussi un père pour mes enfants ; et pour ma compagne, un amant-amoureux. Mais pas en même temps, pas à l’instant, pas à la demande. Tout est, peut-être, happé sous le voile des pages. Je n’en suis pas sûr. Cela prend juste d’autres chemins, d’autres regards, d’autres présences. »

Lors d’une rencontre avec des lecteurs, devant un écrivain très posé sur l’acte d’écrire, j’ai parlé d’une possession et du risque du prêtre exorciste ou de la camisole. Images grandiloquentes, j’en conviens. Je ne voulais pas qu’écrire soit contenu dans une image rassurante ; celui qui écrit au coin du feu, avec son chien à côté ; celui qui est dans son bureau plein de papiers en désordre. Je voulais dire qu’écrire est un appel dangereux, un appel qui éprouve les limites du temps dans sa mesure.

Voilà pourquoi je ne peux pas répondre sur l’internet, média de médias, et de ses médias, que je ne peux pas répondre sur le plaisir d’écrire. Il s’agit d’autre chose, d’une chose que je ne saurais définir.

Il est 21 heures, ma journée commence. Je vis essentiellement la nuit, écrire engouffre tout le reste, et je suis présent, autant que je le peux, le jour. Voilà où quelque chose se trame. 

Au matin, ce qui a été écrit ne survit pas nécessairement.

Chaque ligne est le début d’un roman, et je vis mille romans par jour, pour n’en écrire qu’un dans le temps de son écriture.

Avec patience. En sachant que chaque ligne est un devenir.

Un jour, j’ai dit à ma femme : « Chaque roman  que j’écris est un chemin de vie que je commence ».  J’ai été surpris par sa réaction. Je ne pensais pas avoir dit quelque chose de perturbant. Je comprends aujourd’hui qu’il ne pouvait pas en être autrement. Écrire n’a de cesse que de sombrer les murs.