Nostalgie 3 ( brouillon d’une pensée)

 

ennui

 

La nostalgie comme souffrance est l’expression de l’ennui.

En la période, il sera assez déconcertant pour celui qui est de son temps de découvrir que l’ennui n’est pas un état de désœuvrement dont les journées seraient ponctuées aux fins d’une mise à jour cérébrale nécessaire à la quête de la performance. L’ennui n’est pas non plus ce désintérêt que ressent l’élève lambda sur les bancs de l’école et que certains pédagogues, en général les fous d’activités, pensent nuisible et que d’autres, en général les fous de contemplations, louent comme une divinité. Ce n’est pas non plus l’incompréhension de l’enfant  devant  l’agitation du monde adulte et les frustrations qui l’oppressent. Ni l’enfant, ni l’élève ni l’inactif ne s’ennuient. L’ennui est un abattement sans cause ni raison sinon le regret d’un temps, d’un lieu, le chagrin d’une personne, le souvenir enfoui dans les profondeurs de la mémoire, et hante l’âme de considérations aussi abstraites que fatidiques [au sujet du destin]. L’ennui est une inquiétude qui fait osciller entre l’impuissance et l’abandon sans trouver le chemin du langage pour se dire, sinon l’inéluctable « Je ne sais pas quoi faire [et je suis seul(e) ] » de l’enfance. Le pire de l’ennui est donc ce silence qui s’impose comme une brume sur l’esprit pour signifier la lassitude ou pour le dire autrement l’ennui est un silence qui choisit et appelle la mélancolie. Si l’ennui est une expérience, elle est indubitablement psychique, nodosité de l’inconscient, et ontologique, épissure de l’Être : ses collets sont partout semés. Si l’ennui a une vertu, elle réside dans son faire face au néant et en cela il est insupportable. Faire face au néant implique d’Être. Ne pas y faire face signifie se laisser happer pour s’y diluer. L’ennui est le champ gravitationnel du néant à l’horizon irréversible du non-être.

Advertisements

Nostalgie-2 (Brouillon d’une pensée)

comète

Bernard Faucon a cultivé une forme de nostalgie tout au long de sa carrière d’artiste-photographe. Plongeant dès les débuts dans les souvenirs de son enfance, les jeux avec ses frères, les paysages sous le soleil du Lubéron, la figure rassurante de sa grand-mère, les ors de sa foi enfantine et ses premières amours, d’autant plus fortes que secrètes et interdites, sa photographie a toujours été une traversée. Dans des séries de mises en scène, la vision alterne entre des grands paysages et des intérieurs dans lesquels le corps est présence ; que le modèle fût un mannequin de plastique ou une personne réelle. Ce retour à l’enfance, une nostalgie comme une autre, n’est pas sans violence, sans souffrance. Les mannequins, même s’il explose la sensation de l’incarnation celle-ci à la fugacité des avatars et ils finissent par matérialiser une jalousie, celle du corps, de la chair ; cette menace se consume dans leurs ressentiments : ils disparaissent. L’enfance figurée est ainsi immédiatement ourlée par l’ombre de la finitude ; cette impression demeure tout au long des séries. Bernard Faucon est un voyageur. Il est allé chercher à travers le monde le paysage et la silhouette. Devant les images, le spectateur erre dans les extérieurs et  les pièces d’une maison imaginaire posée en terre fabuleuse ; il cherche des traces, piste des fantômes. Tout s’échappe et abandonne. D’une image à l’autre, dans ce silence, un rituel s’impose : une prière, une dévotion se dessine. Le piège tendu est celui de l’idéalisation ; la souffrance en ce retour est là. Ce qui surgit ne serait que la ruse d’un passé mythifié. Cette défense s’effondre d’elle-même, le constat laisse une amertume. Dans l’image, l’ombre  et  le reflet sont la preuve de l’Être et passant d’image en image, le regard passe à côté ; il passe à côté de tout. L’Être échappe à la perception, flotte dans l’indéfinissable, impose le souvenir d’avoir été une fois vécu. La photographie de Bernard Faucon donne à voir sous le masque de l’idéal l’abandon à la nostalgie. Alors il s’agit de percevoir les indices, de prendre les chemins de traverse afin de révéler les signes manifestes de la présence en son intensité. Ce retour à l’Être est le plus court chemin pour renaître. Une odyssée commence. Nous sommes embarqués.

Nostalgie-1 ( Brouillon d’une pensée)

odyssé

Nostos, signifie retour. Algie, la souffrance. Le roman nostalgique par définition est L’odyssée. Ulysse est le rusé, l’homme aux mille ruses, certes, mais aussi l’homme de souffrance. Il n’y a pas de synonyme à Odyssée. Ce n’est ni un voyage, ni un périple et certainement pas une croisière ou une virée. L’odyssée est dans l’épopée d’Ulysse. L’odyssée est une nostalgie aux vues des épreuves qui se dressent devant Ulysse, l’éreinte, l’accablent, dans son retour en Ithaque; ce retour est souffrance. Ulysse est un héros qui pleure. Cependant il ne fuit jamais la confrontation. De son triomphe, le monde en est désenchanté : les interventions divines sont aussi ineptes que le chant des sirènes, ils ne sont plus qu’un effet de style dans le poème des Aèdes, une métaphore au parfum de pavot qui grise l’esprit le temps du récit. Ulysse quitte Calypso qui souhaite l’inhumanité des dieux pour le choix d’une vie humaine. Athéna ne devient que le miroir tronqué de la mémoire proposant aux regards une image d’Ulysse comme le reflet d’un souvenir. Seul Argos, le vieux chien ne se laisse pas tromper, puis Euryclée, la nourrice qui reconnaît la cicatrice sur la cuisse du héros. L’un et l’autre ont vu au-delà des apparences, au-delà de l’oubli. À Ithaque, Ulysse n’est plus qu’une rumeur ; ailleurs en Grèce, il est déjà chanté dans les épopées. Son retour n’est pas qu’une anecdote. Le massacre des prétendants est celui des pilleurs sans vergogne des tombes non encore celées ; les véritables lotophages. Après, Ulysse demeure le roi d’Ithaque, ce n’est plus un héros. Ce retour est un retour dans le sens noble du terme, un retour à l’être, au devenir. Ulysse ne revient pas en son royaume, il revient vers sa femme, son fils. Il revient vers son père. Le début de l’Odyssée est celle de Télémaque, dont le nom veut dire « de guerre lointaine », je crois, qui parcourt la Grèce pour connaître son père. Connaître veut dire naître avec. Ulysse, en son Odyssée, est en la connaissance, autrement dit celui qui ne cesse de naître avec. Alors que son équipage meurt, et notamment d’avoir mangé les bœufs du soleil contre tous les avertissements, ou d’autres sottises d’ignorant comme le dirait Spinoza, Ulysse ne cesse de s’inventer devant le phénomène, devant l’événement. Ulysse est ainsi la continuité de l’altérité dans la continuité de l’être, car l’identité c’est être identique à l’être en son devenir et non dans la répétition du même, la sclérose de l’âme.