Le silence et la nuit.

orleans-seraphin-et-cherubi

La nuit,

Il m’arrive d’être simplement devant mon clavier

Ou la page d’un carnet, le stylo à la main.

J’attends.

Il ne se passe rien.

Parfois, j’écris la nuit durant

Et juste avant d’aller me coucher,

je relis des pages sans intérêt.

Je les efface sans remord ni regret.

J’ai écris un roman dont je ne reçois que des louanges.

Il n’est pas édité.

Un petit et un grand éditeur sont intéressés.

Il m’ont conseillé tous deux de  le travailler.

Ce n’est pas si loin mais pas encore. 

Je l’ai fait.

Je l’ai revue mot à mot, ligne à ligne, page à page.

Je suis dans l’attente de le voir vivre sa vie.

Je vis dans cette suspension

et le doute m’accompagne.

Tout ça résume la vie d’un petit écrivain de province.

Sans compter que je suis bloqué sur mon prochain polar,

l’angoisse de la page blanche diraient certains.

Juste du silence.

Combien de silence faut-il pour disparaître ?

Est-ce une question de quantité ou de qualité ?

Je dirais de qualité parce que je vis déjà dans la quantité du silence.

Et si le silence choisit, n’est-ce pas terrifiant ?

Il faut du silence pour écrire, pour que le langage se puisse.

Je reconnais à l’hébreux et au judaïsme d’avoir compris cela.

Il suffit de lire l’Ancien Testament.

Yahvé,

C’est-à-dire

Je Suis.

Comme le Verbe est au commencement,

La formule devient

Suis Je.

Une question sans question.

Une Affirmation qui n’affirme pas.

Une demeure du silence,

le suspense de la négation 

Et il faut nommer ce qui ne se dit pas.

Juste avant un silence.

Juste après un silence.

Comme un blanc.

Ce blanc imperceptible entre chaque lettre,

Chaque syllabe,

Qui fait que le langage se peut.

Il y a le silence de l’avant

Et le silence de l’après.

Un souffle.

En Latin Espiritu,

Esprit.

Et pourtant le verbe est là.

Il est là depuis le début

Qui fait l’Être, l’Esprit

Et la voix devient chair.

Tout finit toujours par s’incarner.

Écrire c’est s’incarner

Et devenir sur des chemins de vie.

Aujourd’hui, je suis las

Et je préfère le silence.

Et le vin blanc n’aide pas ma lassitude.

Danse

paysage

 

Qui est indépendant de l’arbre qui le porte

Qui rappelle que quelque chose ne va pas

Qui n’est pas dans la rationalité dominante

Qui affirme que derrière l’apparence se cache un implicite

Qui conteste les certitudes

Et dit des choses inopportunes et scandaleuses

Qui refuse de s’assujettir

Qui dépasse la mesure considérée comme convenable

Par sa violence son intensité

Ou le désordre qu’il peut causer

Qui semble dénué de prudence

Qui va à l’encontre de ce qui serait attendu

Qui s’écarte de la norme

De ce qui est accepté comme conforme

Qui refuse avec obstination le jeu des conventions

Et se moque des valeurs

Qui accepte l’exaltation des fortes émotions

Des sentiments poussés au paroxysme

Qui se laisse aller sans motif apparent

À la gaieté à l’insouciance à l’exubérance

Qui va en tous sens en donnant l’apparence du désordre

Et dont le mouvement affranchi ne semble plus contrôlé

Qui présente des troubles

Semblant dénoter une altération du bon sens

Qui crie dans le désert

Qui guette les promesses de l’infini

Qui croit l’éternité heureuse possible

Ici et maintenant

Le devenir sans fin

Qui affirme avec ferveur

Que renaître est toujours le plus court chemin

Qui échappe à la raison

Et sur laquelle il tourne

S-Q.N

 

 

ici maintenant nulle part 94b

 

La place du centre-ville. Lumières rasantes venues du sol. Une musique sort du bar, « travailler encore, travailler encore ». Assis à une table, deux hommes boivent leur RSA. Respirer, la nuit est douce. Un jogger passe à toute vitesse, t-shirt et short bleu, fait un demi-tour brusque, repart dans l’autre sens. Le patron du café fume en agitant ses doigts sur son téléphone, un verre de whisky pas loin. Le téléphone sonne, une blague. Le patron met le haut-parleur. Une voix indécise jaillit du combiné. La plaisanterie ne l’amuse pas. Son ton est sec, sa voix agressive, son humour narquois. Il raccroche avant de laisser la colère exploser, prend une rasade, allume une cigarette. Un homme de noir vêtu s’installe, commande un café. Il regarde autour de lui. Déformation professionnelle. Il est vigil. Son visage est tourné vers l’intérieur. Tout va bien, la place est déserte. Respirer encore, prendre une gorgée de bière. Parler. Les gens ne parlent pas. Des bulles les enferment. Être fluide, un peu trop. Le bavardage plutôt que le silence. Comme tenter quelque chose et déjà le regretter. Compter. Trop de verres. Respirer. L’homme en noir reprend un café, l’avale d’une gorgée et s’évapore. Un gosse d’une dizaine d’année joue au ballon, baskets, short, débardeur, pastel, nuances de jaune ; en dessin, une dune de désert sous le soleil, ciel bleu ; ensemble élimé. Il jongle avec la balle, drible, s’imagine un match. Le bruit de sa balle qui rebondit sur les dalles de la place, heurte le mobilier urbain ; sa course feutrée, ses cris discrets de victoires, célébration étouffée d’une réussite illusoire. Une ouate contient l’espace, seul la puissance des décibels la déchire. Le patron ne quitte pas son téléphone. Les deux hommes dissolvent leurs maigres revenus. L’un des deux se lève. Un groupe surgit et s’installe au loin. L’homme proclame qu’il est responsable de la terrasse et de la salle vide. Il est maudit. S’il part, les gens viendront. Le rassurer, lui dire qu’il n’y ait pour rien, qu’il peut rester un peu. Il hésite. Son ami pose un billet sur la table. Il peut payer une autre tournée. L’homme se rassoit. Un sourire, tout n’est pas perdu. Voir le bien, ne pas se contenter de la pesanteur. Une grâce est possible. Y croire. Croire en la légèreté. Respirer encore. Finir son verre. En prendre un autre. Ça n’a pas de sens. Allumer une cigarette, prendre une gorgée de bière fraîche. Parler avec les deux hommes. Dire un peu n’importe quoi, essayer de se présenter. L’histoire sonne faux à force de générosité. Celui qui a été retenu est accueillant, soulagé de la malédiction. L’autre a le regard qui papillonne. Ses phrases surgissent sans raison, fragmentées, ne répondent à rien.  Le patron change la musique, un morceau à la cadence binaire. Pendant quelques instants, le jeune garçon semble jongler et se déplacer en rythme ; la danse improvisée se dissipe. Le liquide dissout autant que la logorrhée. Parler est absurde. Un spectacle de prolixité ou seul le son de la voix compte. Remplir l’espace, contrôler, ne pas être absent. Faire le pitre en disant n’importe quoi. Excès de bienveillance. Bien-entendu supposé. Paroles désordonnées, égoïstes. Rien ne rompt la distance, la solitude sinon l’illusion du discours. Le patron poursuit son dialogue typographié, son téléphone en liaison avec un ailleurs absent du présent, hors cadre. Son regard jauge l’imbécillité de la discussion ; le clown et les augustes, la fièvre et la stupeur.  Reprendre une gorgée, allumer une cigarette. Songer ne plus boire, ne plus fumer. Stopper cette ivresse maussade de nuit, stopper le flot de la parole.  Être pris au piège. S’entendre dire des phrases aberrantes de poésie, poursuivre des raisonnements abscons, prononcer des sentences solennelles et lourdes de sens, « La malédiction est levé, tous les chemins sont sanctifiés ». Bassesse du procédé. Reprendre une gorgée. Fumer. L’amphigouri reste en travers de la gorge. Le patron coupe la musique, quitte la terrasse, va s’acheter un Kebab, revient, dévore son sandwich, ses frites. Le restaurant ferme. Le gosse poursuit son match imaginaire. Le patron le regarde. Les autres bars ont fermé, aucune fenêtre n’est allumée. La façade de l’hôtel de ville surplombe le silence de la place vide ; style gothique flamboyant imprégné d’influences flamandes ; au sol, portique et colonnade ; à l’étage, neuf fenêtres à meneau éclairent une galerie ; elles sont surmontées de décorations sculptées, d’une balustrade. Le troisième étage est formé de trois pignons triangulaires décorés d’un oculus. De chaque côté des écussons représentent les emblèmes de familles nobles et de la ville. L’ensemble est orné de feuilles de chêne, de vigne et de chou frisé. Un jeune homme, mal rasé, habillé de couleurs vives, sac à dos de collégien rouge, bermuda estival, cabas d’hypermarché au motif floral, entre d’un pas vif, se place au comptoir, commande une bière en bouteille, ambrée, légèrement sucrée, allongée de whisky, paie, boit son verre d’un trait, part sans laisser de trace. Le premier homme quitte la terrasse, les salutations sont souriantes. Son compagnon reste seul. Il fait une moue, regarde à droite et à gauche puis ses yeux voguent dans tous les sens. Il commande un autre verre. Poursuivre le dialogue, recevoir en réponse des fragments dispersés, des bribes sans rapports les uns avec les autres et ces mots :« Je n’ai pas dessaoulé de la veille », « J’ai pété un câble, je suis retombé dans l’alcool ». Savoir pourquoi, poser des questions, se faire indiscret, n’avoir aucune réponse. Le bruit de la balle sur le sol. Se taire enfin. Prendre conscience de la sottise du flot. Regarder son verre encore plein. Au loin,  une voiture de police attend. La lumière des gyrophares éclaire la place de son tournoiement. Le patron jette un œil puis sur le gosse. Il s’est assis sur un bloc, le ballon entre les bras. Se lever, demander un verre d’eau, s’approcher du gosse, lui tendre, le regarder boire puis lui demander ce qu’il fait là. Le silence et un regard effarouché. La parole est vaine. Revenir à sa place. Le second homme se lève, sa poignée de main est chaleureuse, il marche à petit pas. La voiture de police démarre. La place s’illumine d’un résidu de gyrophare. Le patron commence à ranger les chaises et les tables. Le gosse s’éclipse. Regarder l’heure. Parler un peu avec le patron. Conclusion flottante de la soirée. Il a autre chose à penser, d’autres soucis, l’humeur prisonnière. Rejoindre la voiture. Conduire, ne pas y penser. Glisser des pièces dans l’horodateur, puis un ticket valable pour la matinée sur le tableau de bord. Songer à appeler un taxi. Marcher dans les rues vides, dans la douceur de la nuit. Respirer. Sentir le vide, l’épuisement du langage, l’ivresse des mots, le ridicule de l’illusion. Laisser le monde des vitrines derrière soi, avancer dans les rues anonymes aux façades aveugles, le silence du sommeil. Un ballon de football est coincé entre deux voitures. Plus loin, le gosse urine contre un mur, le filet passe entre ses pieds, coule jusqu’au caniveau. Il se tourne, affiche un visage oscillant entre la surprise et l’effroi, puis identifie le passant. Il est gêné, précipite son affaire. Ramasser le ballon, lui tendre, entendre un vague merci, reposer la question de sa présence, seul, la nuit, dans la rue.  Aucune réponse. Proposer son escorte. Le gosse reste immobile. Poursuivre son chemin.  Le gamin  reprend sa marche, conserve  une distance calculée. Aller jusqu’à un banc, en peu en retrait, s’asseoir, attendre le gosse pour lui parler. Une voiture surgit. La suivre des yeux. Le temps passe. Personne ne vient. Revenir sur ses pas. La rue est vide. Aller jusqu’au premier croisement. Rien ni personne. Chercher une lueur. Aucune ombre dans le labyrinthe. Pas le silence. L’abandon du langage. Un soliloque infernal. Revenir sur ses pas. Marcher avec pour compagnon l’angoisse et la culpabilité; une amertume. Un grincement, un sifflet. Tourner la tête. Une bicoque avec une façade rongée. Sur son toit, un vieux vasistas est ouvert, une tête en dépasse, un bras fait un signe. Le gosse affiche un sourire. Répondre. Reprendre son chemin, un pas après l’autre. La ville se nimbe dans sa nuit. Les mots marchent avec lenteurs, loin derrière, là-bas, en silence.