Offrande des prémices

orchidee

 

En ce jour

De langue de feu

Je suis ivre de la flamme

Avant que le sarment ne brûle

J’oublie le brasier des vanités

Qui me consume en vain

Pour une vigne

De parole

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Ode aux perdants

 

 

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Les perdants

Des petites vies

Presqu’ouvriers de la routine

Chairs involontaires de prostitution

Par usure et lassitude

Et besogne

Ou rognure

Sans compter le quotidien

Sa sueur

Et son pain

Bras moi je ne fus pas

Au pied du mur

Ni herseur de terre

Ou lamineur de chaleur

Le métal ne fond pas dans mes mains

Le sol ne brille pas de mon geste

Et je ne sais rien du martèlement

Humide de rien

Sinon d’insomnies

Anonyme

Et si peu dans la parole

Je sais le silence

Ce labeur que portait mon père

Sur ses épaules

Comme un Atlas de mauvais livre

Lui l’ivre de vin mauvais

Ou ma mère la lutteuse

De chaque jour

Pour tout

Pour rien

Pour le voisin

Pour l’autre

Et si peu pour elle

Et moi enfant nu ruisselant

De honte

Dans l’alcool du père

Et l’absence de mère

Dans un miroir

Je fragmente

Et l’éclat me traverse

Je sais le silence

Je l’entends autour

Je le sais m’œuvrer

Comme il œuvre

Les déjà perdus

Mes compagnons d’âge

Auxquels je ne parle pas

Faute de savoir

Et eux

De dire

Seuls

Dans le miroir des regards

Une prison de l’enfance

Comme mon corps

Vendu aux mains

Une autre prison

De l’enfance

Comme

L’enfance dont le corps

Ne me permet pas

Et que le temps corrompt

Pour ne laisser

Que reflets

Et j’avais déjà perdu

Sous le temps

Sous les mains

Sous l’ivresse

Les miroirs

Ou  l’absence

Je devinais

Le destin et la chute

Des chairs d’infortune

Alors

La petite vie

Vivante

Malgré les défaites

Comme résistance

Et surtout

En communion

Oui

Un après-midi de fantôme

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Le beffroi se dressait sous le soleil infléchi d’un printemps naissant. Les ombres  segmentaient la place en une géométrie singulière. C’était un jour de marché, l’ondulation de la foule submergeait les étals et les terrasses. J’étais assis à une table de bistrot dans le passage. Le patron de la brasserie me connaissait. Il me laissa rêvasser devant mon café. J’ai toujours eu une réputation lunaire. Je l’ai toujours cultivée. Il m’est arrivé d’en faire usage avec préméditation. Ce n’était pas le cas ce jour-là. Ma mère était décédée depuis peu. J’errais dans les brumes du deuil. J’avais perdu mon père 10 ans auparavant. Je subissais le retour des non-dits de sa vie et de sa mort tout en faisant face à l’impensable : avoir perdu celle qui donne la vie. Un double deuil en abîme. Et soudain, je l’ai vu passée. Je n’ai eu aucun doute: la chevelure poivre-et-sel frisottée, la taille, la carrure, le rythme rapide de ses petits pas, le manteau bleu passé aux galons vieil-argent ; c’était elle qui traversait le marché, le cabas sur le bras, en quête du poulet dominical et de pommes de terre à frites ou alors d’une pâtisserie ou de petits gâteaux à servir à l’heure du thé. Quoique ma famille soit plutôt hispano-prussienne, j’ai grandi avec le Tea-time ; les week-ends uniquement. Je me suis levé d’un bond, j’ai fendu la foule. Au moment de de crier « Maman ! », je suis figé. J’avais grandi dans un quartier populaire d’Amiens Sud-Est, à l’orée de la ville ; le vasistas de ma chambre, au second, donnait sur la mosaïque des champs. Même si le lieu de travail de ma mère ne se situait pas loin de la Place au Fil, je savais que jamais elle n’aurait fait ses courses en centre-ville. Elle était fidèle à David, le boucher, qui m’offrait des rondelles de saucisson, au couple d’épicier, au boulanger du quartier, au gérant de la Coop. Sa familiarité avec eux m’avait toujours surpris. Petit, je songeais qu’ils se connaissaient depuis les bancs de l’école. Il n’en était rien. Ils avaient la communauté de classe, comme dirait ma mère qui était marxiste en diable, et de mémoire, celle d’avoir connu la seconde guerre mondiale, d’y avoir perdu des proches, des amis. Ma mère couvrait d’un profond silence la souffrance d’avoir vécu son enfance dans l’effroi et l’angoisse de l’occupation et des combats, la douleur d’avoir perdu son père, fusillé pour actes de résistance. « Ce héros au regard si doux » trônait sur une console du salon ; une photo d’identité agrandie, le regard un peu triste d’un homme encore jeune qui semblait me dire : « Je suis mort et je vais mourir ». Alors mes yeux se dessillèrent : ce voile de couleur dans les cheveux, cette claudication de la jambe gauche, ce dos voûté, cette peau partout fripée, cette voix chevrotante et ce manteau élimé, tout devint évident : elle ne se ressemblait plus. J’ai pensé : « C’est la mort. Elle me l’a toute tordue, toute froissée. Elle m’en a fait une vieille. Elle me l’a changée ». J’ai regardé la silhouette disparaître dans la foule. Et puis rien. Un ami vivait sur la place, un appartement deux étages au-dessus de la brasserie. Il sortit d’un pas enjoué de l’immeuble et vint en ma direction avec gaieté. Mon visage l’assombrit. J’ai voulu être rassurant : « Je m’invente des fantômes puis ils se dissipent. On se sent toujours un peu plus seul après ». Midi sonna. Nous nous sommes mis en terrasse pour déjeuner d’un sandwich. J’ai regardé la foule. Le monde n’était plus que le songe d’un défunt. La journée durant, l’illusion me poursuivit avec la complicité des ombres.

Cher Ami

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Cher ami

J’ai découvert par une faute de frappe

Que l’anagramme d’ami

Est mai

C’est à dire un printemps

J’ai toujours aimé le cycle oriental des saisons  

Printemps Été Automne

Et pas l’hiver

J’ai toujours détesté l’hiver

Saison du confort de la mort et de la haine

Cher ami

Je suis Hébreux car ce monde m’est incompréhensible

Je suis Arabe car je le préfère en volute

Je suis Asiatique car je le dessine

Je suis Occidental car je le raisonne

Et Grec pour le penser et le mettre en parole

Et Latin car charlatan est celui qui chante ce qui parle

Et pour le reste

J’invente l’écriture

Cher Ami

J’aime l’amour par dessous tout

Et j’aime ce qui aime 

Tout amour est exode devant l’infini

J’aime l’infini dans la chair périssable

J’aime l’abandon au corps éphémère

Et l’instant des rencontres

Cher ami

Par dessous tout

Je suis ivre du vin avant la vigne

Ivre du Verbe

Comme un prince en exil

Et non un fils prodigue

Car le retour est dans la voix

Et non dans l’image

Et la voix tangue 

Quand l’image se fige

Cher ami

Le plus court chemin

N’est jamais donné

Le plus court chemin boîte

Et il est courbe