Une voix de Pierre

 

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Je suis allé boire un café dans le bar

Au coin de la rue en face

La maison est vide

Là bas

Sa voix ne flotte plus

J’ai appelé tous mes amis

Je leur ai dit

Il est mort

Qui ?

J’ai dit

Quelqu’un

J’ai dit

Personne

Par pudeur

Personne comme Ulysse

Ce fut comme une Odyssée

Vous saviez qu’Odyssée c’est le nom du Navire ? 

Enfin c’est une hypothèse

Sa voix

Elle disait

Ce que vous dites ça me fait penser à

Ou

Ça n’a aucun rapport mais j’ai fait le lien avec

Et surtout

Tout ça ne dit pas

La suite

Je ne m’en souviens plus

Je ne veux pas la dire

Le silence

Je connais bien le silence

Je vois une barque avec un cheval sur l’océan 

Si ça vous vient à l’esprit alors oui

Dans la salle d’attente il y avait le dessin d’une grotte

J’ai songé à la Pythie de Delphes

Pourquoi pas c’est une image

Vous êtes ici le seul locuteur

Il a fallut du temps

J’ai compris

Je suis la faille le souffre la feuille de laurier mâchée

Un rempart de bois soit seul inexpugnable qui sauvera et toi et tes enfants

Ne va pas attendre sans bouger la cavalerie et l’armée qui arrive en foule

Recule tourne le dos

Un jour viendra bien encore où tu pourras tenir tête

Bataille de Salamine 481 avant le calendrier

Muraille ou navires ?

J’avais déjà bâti trop de défenses

Avec patience j’ai pris le bois des remparts

J’ai construit des bateaux

Vous ne parviendrez jamais à arrêter le flot de cette immense armée

Ce qu’il faut c’est lui couper les vivres

Réduite à la famine

Elle n’aura plus d’autre choix que de faire demi-tour

C’est votre seule chance de salut

Il fut aussi Thémistocle

Par moment

Pourquoi pas

Était-il mon allié ?

Ou étais-je seul ?

Gisant de verre sur canapé

Vous n’êtes pas la Pythie pas Apollon

Je ne suis pas Ulysse non plus

Ça c’est une autre histoire vous avez lu Joyce ?

Je pense à Don Quichotte quand il dit que c’était beau d’y croire

Et qu’il savait que tout était faux

À la fin de son épopée

Couché sur son lit

Loin des moulins à vent

C’est tout le problème du roman

Celui dont vous parlez

Je parle d’un roman ?

Il ne s’agit que de votre voix ici

Le testament c’est la mélancolie du chevalier à la triste figure

Longtemps je fus nommé figure froide

Qu’est-ce cela voulait dire selon vous ?

Je ne portais pas le bon masque

C’est une piste

J’ai rêvé de fleurs

Elles sont là

Elles étaient dans un coin de la pièce

Sur un guéridon

Parfois des orchidées

Souvent des roses rouges

Souvent des roses

Souvent des fleurs

J’ai rêvé d’un jardin

Pas de commentaire

Je continue de parler

Sa voix souvent se taisait

J’entendais son souffle

Ou le téléphone sonner

Ou une voix dehors

Des bruits de pas

Ou rien du tout

Et je partais

Vous savez Blaise Cendrars n’a jamais pris le transsibérien

Je l’ignorais

Je portais mon hiver

Je pouvais avoir froid

Je disais je suis fatigué

La pluie et le beau temps

Les petits riens

Les presque riens

Les petits détails du quotidien

Il serait bien que vous sachiez ce qui se cache derrière tout ça

Cela semble devant mes yeux et pourtant invisible

Oui la lettre volée

Je perds souvent les lettres ou je les mélange quand j’écris

C’est aussi illisible

Et je parle vite

J’amalgame les mots les sons

Je suis incompréhensible

Il y a toujours une pierre de Rosette vous savez

Aujourd’hui les archéologues reconnaissent les scribes

La précipitation

Les maladresses

Les fautes

L’ensemble trace les pistes en creux vers celui qui grava

Vous comprenez ?

Pas vraiment

Tout est à la bonne place

A la bonne place

Hier je me suis levé en suçant un citron

Tout

Tout est à la bonne place

A la bonne place

Bonne place

J’ai deux couleurs dans ma tête

Qu’est ce que tu essayais de dire ?

Essayais de dire

Tout est à la bonne place

J’aime beaucoup cette chanson

Radiohead KID A année 2000 du calendrier

Qu’est-ce que vous essayez de dire ?

Au début rien

Juste le silence

Puis la solitude

La mienne

Posée sur le sol

Nue

Avec mon corps

On devine son corps

On s’en forme une image grossière

On rappelle ses pensées les plus récentes

On se refait lentement une conscience

Qu’ai-je fait ?

J’ai vieillis

Pourquoi me suis-je oublié ?

L’éternité heureuse photographiée

En demi-teinte en sépia

Sur la cimaise des regrets

La nostalgie d’un idéal une prison dorée n’est-ce pas ?

Un motif sur l’étoffe du temps

Une mascarade

Chambre d’incandescence

Dans une maison vide

Les fantômes tapis dans l’ombre

Qu’est-ce qui se dissimule derrière ce qui se cache d’après vous ?

Ce qui se cache derrière ce qui se cache ?

Comme les trains qui en cachent d’autres ?

Une affaire d’aiguillage ?

Un nœud ferroviaire ?

Un nœud gordien à trancher d’un coup d’épée

Ou à dénouer du timon ?

C’est selon

Pas un mot de plus

Sa voix souvent se suspendait

Je ne suis pas Alexandre non plus ou alors faudrait-il que je conquiers ?

Que voulez-vous conquérir ?

Je ne sais pas moi

L’aponie

L’ataraxie

La vraie vie 

Et pourquoi pas le paradis ?

Tout ça ne dit pas où serait la vérité là-dedans vous ne croyez pas ?

Il s’agit de la Vérité ?

Soupir

Vous aimez Paul Veyne je crois ?

Songez au roman vrai

Ou bien lisez Shakespeare

Le fou se croit sage et le sage se reconnaît fou

Je n’ai pas compris

Parfois cela m’arrangeait bien de ne pas comprendre

Je pourrais réciter des recettes de cuisine

Tant que c’est vous qui parlez

La parole

Ma parole

Inlassablement

Vers le monde l’intérieur le passé le présent

Vers elle-même

Après coup cela devenait plus limpide

Toujours

Le roman vrai

Celui de l’acteur

Celui du sujet

En quête de lui-même

La folie

Celle de n’être ni prince ni exilé

Soulagé du clinquant des couronnes et médailles

Des retours toujours rejoués

Celle d’avoir posé ses bagages

Et d’accepter le rivage l’horizon

Celle d’être un peu

Plus lucide

Plus fluide

Plus léger

La dernière fois je ne suis pas venu

C’était mardi

J’ai brisé la lunette arrière-droite de ma voiture

Le ciel tourna du bleu au gris

Peut-être de la pluie

J’ai dû ôter le verre brisé

Mettre du carton

Je me précipitais

J’étais en colère contre mon étourderie

Je ne voulais pas être en retard

Je me suis légèrement entaillé les doigts

Les aiguilles ne reprisaient pas le temps perdu

Il était trop tard pour prendre la route

J’étais fatigué

J’ai pris le téléphone

Il écouta mon baragouin

Sa voix

Jeudi dix heures cela vous convient ?

Très bien

Ce jour-là à dix heures mon téléphone sonna

Son nom s’affiche

Une voix se présente

Une autre voix

Une autre voix qui décline la même identité

Une autre voix

Nom Prénom

Étrange suspension dans l’absurde

Une autre voix

Celle du fils

J’étais triste

Il m’annonça la mauvaise nouvelle

Je l’avais apprise la veille

Un peu par accident

J’avais pleuré

La nuit le matin

Je me suis souvenu de sa voix

Sa voix

Et moi qui protestais parfois

Sa voix

Nous allons devoir nous arrêter là

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In scriptis fidem sum

 

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Pendant des années, j’ai cru en la relation épistolaire. J’ai écrit à des amis des lettres fleuves, un peu délirantes, de plus de cinquante pages. J’ai rapidement compris que l’envoi plusieurs fois par semaine de ces missives n’avait aucun sens. D’ailleurs, mes amis se plaignaient de n’avoir pas le temps de me répondre. Il s’agissait, bien sûr, d’amis que je pouvais voir chaque jour. La lettre ne suppose pas que le temps de sa rédaction, celui de sa lecture et, enfin, de sa réponse. Une lettre suppose de la distance et le temps nécessaire à parcourir cette distance, une lettre suppose l’oubli. Ainsi, mes lettres ne semblaient n’avoir aucun sens. Chacun de mes amis pouvant me dire que nous nous voyions quotidiennement et qu’aucune distance ne nous séparait. Il m’a fallu tout ce temps pour comprendre qu’ils avaient tort. L’espace de la lettre supposait une distance subtile et pourtant incompressible. Le rappel de cette distance était insupportable. Elle  était présente entre nous et ceci bien malgré la vie sociale. Ces lettres fleuves, aussi incohérentes que maladroites, disaient non seulement ma solitude mais celle de son destinataire ; ces lettres parlaient d’une solitude absolue et contre laquelle nous ne pouvions rien.

Il m’est impossible de céder au chant des sirènes des réseaux sociaux et des blogs. Leur illusion est de rompre toutes les distances, d’abolir le temps. Au final, ils ne produisent pas qu’un monologue avide de reconnaissance, mais un soliloque sauvage sur lequel le solipsisme est souverain. Quoique mes lettres fleuves eussent pu être comprises comme une invasion narcissique, elles disaient  ce temps et cette espace qui, toujours en expansion, ne cessent d’éloigner.

Je crois la solitude viscéralement ontologique et je ne connais que trois choses pour la transcender : le langage, le désir et l’amour. Je ne peux pas concevoir qu’écrire puisse s’inscrire dans autre chose. Je sais qu’il sera toujours possible de dire que je ne suis qu’un petit écrivain de province, enfermé dans un genre mineur, et que ma considération de l’écriture n’aurait, alors, que peu de sens. Il m’importe peu de n’être que ça. De ce peu d’être, ce presque rien, il m’importe d’essayer d’en faire quelque chose et tenter n’est jamais l’aveu d’un échec, plutôt celui d’un espoir, d’une attente ou d’un horizon à franchir.

Je n’ai aucun rêve de grandeur ou de mondanité. J’écris parce que je n’ai rien demandé. Je suis un être dans le temps et dans l’espace, traversé de durées, de temporalités, de rythmes autant que de parcours, de passages et de chemins de traverse. Je n’ai aucune envie de renier le fleuve des lettres parce que le fleuve était là. Il ne s’agissait pas du bon estuaire. D’aucuns me parleraient de la question de l’adresse. J’aime plutôt y voir un océan :

« Vieil océan, tu es le symbole de l’identité : toujours égal à toi-même. Tu ne varies pas d’une manière essentielle, et, si tes vagues sont quelque part en furie, plus loin, dans quelque autre zone, elles sont dans le calme le plus complet. Tu n’es pas comme l’homme, qui s’arrête dans la rue, pour voir deux bouledogues s’empoigner au cou, mais, qui ne s’arrête pas, quand un enterrement passe ; qui est ce matin accessible et ce soir de mauvaise humeur ; qui rit aujourd’hui et pleure demain. Je te salue, vieil océan !”

Et il m’importe peu d’errer dans le labyrinthe des miroirs si le langage se peut, si le désir s’exprime et si aimer vient à faire douter de la radicale solitude. Sans cette trilogie, je suis fusillé au bord du gouffre, les roches cannibales attendent la chute et l’océan demeure un murmure lointain.

L’art de passer à côté.

 

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Je ne parviens pas à savoir si une opportunité se propose à moi ou si je suis passé à côté . Le doute subsiste car je cultive un sens particulier de l’échec, ratant la bulle, mon tir va dans le cercle, le touche sans que la pointe ne se plante. En retour, je reçois des encouragements. La qualité du tir est appréciée tout en déplorant ce qui manque à la réussite. Le point ne compte pas et il ne peut y avoir de seconde chance. D’aucuns diraient « Dommage » avec une ironie triomphale et remportent la manche avec un jet médiocre mais suffisant à les qualifier.

Je viens de passer plusieurs années à travailler un roman. Je continue d’ailleurs de le travailler dans l’espoir de pouvoir passer par une porte que je crois entr’ouverte. Pourtant autant, à chaque relecture, je m’effondre de n’avoir pas vu un détail, une coquille et, pire que tout, une somme de maladresses.

Je n’ai plus à me convaincre de la pertinence de la préface d’André Gide à la réédition des Cahiers d’André Walter : « Je cherchais à plier la langue : je n’avais pas encore compris combien on apprend plus en se pliant à elle ». Quel que soit le temps que j’ai consacré à l’écriture, c’est bien la première fois que je prends en plein visage, avec une violence d’une intensité inouïe, la véracité de ce constat. Plus je relis mon roman, plus que je comprends que j’ai cultivé, par orgueil et aveuglement, l’art de n’avoir aucune langue et ainsi de prétendre plier la seule que je connaisse, le français, à des illusions dont le miroir me détourne de ma voix. J’ai tâtonné avec complaisance laissant les phrases s’affadir.

La cécité me fait bouillir d’impatience et m’exhorte à donner à lire le moindre premier jet, vaguement relu et corrigé. Je sais que beaucoup de lecteurs songent que la spontanéité est une marque de qualité et qu’une première version est plus véridique, que l’auteur y est plus entier, qu’un texte revu. Je crains fort que ces derniers ne se contentent que de brouillons et qu’en ceux-ci la vérité attendue est plus occultée qu’apparente. Quand un texte inabouti est proposé à quelques amis, même sévères ou exigeants, la sanction n’est rien. D’autant plus qu’il est toujours possible de se draper dans sa toge d’auteur et de prétendre au style, à un certain style en tout cas, ou, plus modestement à une recherche d’effet. Cette modestie marquera d’ailleurs plus de points, au passage, et nombres de noircisseurs de pages savent user de cette ruse pour grandir leur remplissage. Tant que ça passe, il n’y a pas grand-chose à dire. Il ne reste qu’à constater. Par contre, envoyer un texte qui mérite encore de mûrir à un éditeur consiste à se prendre un mur en plein visage. « Le réel, c’est quand on se cogne » dit Lacan. Il n’est pas impossible de le heurter de plein fouet.

D’une façon générale, je ne reçois que des lettres formelles de refus, me contentant de savoir que mon livre est passé en comité de lecture, ce qui n’est déjà pas si mal. Il arrive parfois que d’infimes variations dans le phrasé me fassent comprendre qu’une hésitation s’est produite. Je m’en rengorge, satisfait, et attend le prochain courrier. Il est assez exceptionnel qu’il se passe autre chose. Je peux couper court à toutes les rumeurs concernant les éditeurs. Les livres sont bien lus. La seule condition est qu’ils arrivent au comité de lecture et en fonction des lignes éditoriales et de la nature du roman, rien n’est moins sûr. Encore une fois, il s’agit de bien viser. L’exceptionnel peut se produire cependant. Tout ne se fait pas par courrier, le téléphone existe aussi. Lors de cet appel, le refus étant signifié, l’éditeur m’indique que ce n’est pas aussi simple, se fait encourageant et invite à poursuivre. La chose même dont il s’agit, s’il elle n’est pas dans le roman, n’est pas loin. Dans un premier temps, je suis évidemment fou de joie et j’appelle quelques amis pour leur raconter, encore grisé, ce qui vient de se produire. Puis la joie retombe, il ne reste plus que le sentiment d’être passé, encore une fois, à côté. Si la joie est éphémère, le doute ronge dans la durée.

J’ai repris mon roman, prêt à faire face à ses failles. J’ai toujours travaillé mes romans, je les travaille inlassablement, jour et nuit, à en perdre le sommeil. L’insomnie est une vieille compagne de l’écriture. J’avais déjà revu celui-ci après avoir découvert un étrange mensonge de ma mère au sujet de la tombe de mon grand-père. Cette révélation a bouleversé le texte dans lequel je me suis entendu baragouiner plus que dire. Là, je pensais avoir affaire à quelques petites choses nuisibles mais non dommageables. Et puis, ce fut la déconvenue. J’ai repris mon travail de lecture et de correction ne cédant rien à la déception.

Je n’ai, bien sûr, reçu aucune consigne de la part de l’éditeur. Je sais vivre dans un monde paranoïaque, hanté de conspiration dans laquelle l’obsession dominante est celle de la manipulation et tout un chacun imagine trop aisément que les éditeurs harcèlent les écrivains dans un chantage inique pour les contraindre à produire selon leurs souhaits. Soit cela s’appelle une commande, soit c’est illégal. Les corrections éditoriales entre un éditeurs et un écrivain n’ont pour but que de valoriser le texte et non de le pervertir. Il existe des éditeurs qui utilisent des conseillers ou des coaches dit littéraires, ou qui le font simplement eux-mêmes, afin de réécrire, en partie ou en totalité, un manuscrit. Cela ne s’appelle pas un éditeur , celui qui met son nom sur la couverture n’est pas un écrivain. Et, par voie de conséquence, celui qui lit est à peine un lecteur.

La lecture de correction que j’ai entreprise est issue d’un dévoilement où soudain l’incurie de ma phrase me saute au visage. Comme si j’avais appliqué cette maxime à mon roman : « Par haine des mots que j’ai trop aimé, je voudrais écrire mal exprès ». En fonction du retour que j’ai reçu, j’imagine que ce désir inconscient ne s’est pas entièrement accompli. Je songe avoir reçu quelques conseils d’amis que je n’ai, bien sûr, pas écoutés et qui, peut-être, contenaient une réponse au désordre. Il fallait que mes yeux se désilent d’eux-mêmes. Et aujourd’hui, j’en suis là, œuvrant à la traque de la petite moisissure, grattant patiemment chaque phrase, sondant le sens autant que la forme.

J’aimerai vraiment que ce roman soit publié et qu’il aille son chemin vers des lecteurs. Il m’arrive de croire que la porte est vraiment restée entr’ouverte et que le roman passera le comité de lecture. En retour, je doute que cela soit possible comme je doute qu’écrire se puisse encore. Ce n’est pas si loin, mais ce n’est pas là. Ce qui aurait pu n’est pas. Mon exigence ou mon narcissisme, au choix, ne peut pas se satisfaire d’un conditionnel ou d’une négation. Je concède que ces dernières phrases sont issues du contre-choc. J’y crois assez pour œuvrer vers le mieux et donner à ce roman son amplitude. Mais comment ne pas songer être passé à côté de tout ?

L’Aleph d’Alep

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Nous sommes vivants, apparemment. Debout. En marche. Humains. Si certains de nos yeux que nous ne doutons pas du chemin.

Quel visage si soudain notre regard croise notre reflet sur le cours du fleuve ?

Ce qui est là et qui s’effondre, pouvons-nous seulement dire que le flot s’écoule et trouble notre regard ?

Nous ne dirons jamais que nous avons fermé les yeux et que fermant les yeux nous avons ajouté de la nuit à la nuit.

Nous sommes là, debout, en marche, vivants apparemment. Humains

Et nous savons que nos yeux plongés dans la nuit ne voient que la nuit. Nous avons fermé les yeux et nous les avons ouverts. Autour de nous, il n’y a que la nuit. Une nuit que nos paupières closes ne chassent pas. Dans le reflet, nous ne voyons que la nuit sur nos yeux. Notre reflet dit que nos yeux ne portent pas la lumière. Voyant notre visage, pouvons-nous dire ce qui s’effondre ?

Nous sommes là, debout, en marche, vivants. Humains, apparemment.

Sinon le miroir du fleuve au cours insensé dans lequel flotte nos regards d’aveugle. Les yeux ouverts, nous ne voyons que la nuit. Nous ne voyons pas la lumière. La lumière n’est pas dans nos yeux. Les yeux ouverts nous sommes dans la nuit. Et notre reflet est un visage qui s’effondre.

Debout, en marche, vivants, humains ?

Nous sommes là, apparemment.

Apparemment, nous sommes-là.

Apparemment.

 

 

***

Précision géographique avant qu’un esprit “bien informé” ne vienne pinailler sur un détail : Alep est traversé par la rivière Quoueiq ou Qouweiq.

***

Hadi Abdullah, journaliste Syrien

” I’m trying to get the voices of the oppressed heard.”

“Nous n’oublierons jamais comment le monde a obligé les habitants d’Alep à choisir entre deux options, toutes les deux mauvaises : la mort collective ou les déplacements forcés de populations.”

Depuis cinq ans, Hadi Abdullah, 29 ans, risque sa vie en suivant la guerre en Syrie :

https://www.facebook.com/hmf5h/

https://www.youtube.com/HadiAlabdallah

 

***

Pour mémoire:

 

« À Alep ce que l’humanité fait de pire est devenu la norme »

Nedzad Avdic, survivant du massacre de Srebrenica.

“Cette tragédie est le résultat de la sauvagerie des uns, de la complicité active et du cynisme absolu des autres, mais aussi de beaucoup de lâcheté et d’indifférence, de l’impuissance de la communauté internationale et de l’ONU.  Alep est le symbole de l’effondrement de l’humanité” 

François Delattre, ambassadeur français auprès des Nations-unies.

“Nous assistons en direct à l’éradication d’une population. Alep crève et emporte dans ses ruines, avec les milliers d’enfants, de femmes et d’hommes que nous laissons mourir, l’idée même de droit international.” 

Raphaël Glucksmann, essayiste.

“ Il n’y a pas que les bombes qui tuent, il y a aussi le cynisme et la résignation. C’est une part de notre humanité qui a été ensevelie avec les femmes, les hommes et les enfants d’Alep.”

Cécile Duflo, députée .

“ Je suis bouleversé. Je suis au bord de vomir depuis plusieurs jours. C’est une horreur. Il y a probablement 400 000 morts, plus les 10 millions de déplacés et les 90 000 disparus qui ne reviendront pas malheureusement. Il y a une dizaine d’autres villes qui sont encerclées avec la famine comme arme de guerre. Les habitants, dont les enfants, sont tués. Il y a des images d’enfants qui ressemblent aux ghettos de la Seconde Guerre Mondiale, des images d’enfants qui sont affamés qui sont en train de crever de faim. Certains meurent d’avoir mangé des herbes pas comestibles. C’est monstrueux et le monde regarde ça à la télévision.”

Jacques Bérès, cofondateur de Médecin sans frontière

Corps

 

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Qu’on me laisse tranquille

Avec mon corps qui tangue

Et sa syncope qui agace

Qu’on me laisse en paix

Avec ma maladresse

Et boiter sur le chemin

Emplie de vapeur et de fumée

Voilà ma chair

Elle chavire

Et n’ignore rien de la douleur

Elle la porte

Dans ses os

Assise le jour durant

Debout dans sa claudication

Elle s’arque pourtant

Toujours nouvelle au point du jour

Vieillesse ennemie depuis l’enfance

Naître vieux donne l’avantage

De vivre jeune éternellement

Au désir de littérature

 

BernardFaucon (1)

 

Un petit auteur méconnu ne peut pas se « draper dans une posture littéraire ». Au moindre soupçon de littérature, il s’expose à ceux de la fatuité, de l’affèterie, de la préciosité. Il s’agit d’être écrivain sans être littéraire, le contraire serait prétention, élitisme, pédanterie. Les liseurs tombent sous le couperet du même jugement. Auteurs et liseurs sont inextricablement liés avant d’être précipités du haut de la roche Tarpéienne ; châtiment réservé aux scélérats, déficients mentaux, fous et autres maudits des dieux ou des glandes. Leur crime : auteurs et liseurs au désir de littérature.

Je mesure déjà que le choix du terme « liseur » pour désigner un « lecteur » est perçu comme une bizarrerie d’auteur. À quoi bon prendre un mot inusité pour désigné une réalité connue de tous, un acte simple que tout un chacun pratique ? Je répondrai simplement en disant que le terme de « lecteur » ne désigne plus une réalité aussi claire que nous le pensons, et, surtout, ne parle plus de la relation au roman, à la poésie, au théâtre, c’est-à-dire à la littérature.

Il y a l’espace littéraire où l’écrivain et le liseur se reflètent dans le miroir infini de l’altérité, et, se baignant dans le langage-même, ils scrutent les rives de l’ineffable, abordent des ilots de mémoire, miroitent dans l’éclat des perceptions, tracent des lignes de fuite. J’entends les protestations : ma phrase est trop longue. Dans un roman contemporain, la réalité doit être dite avec quelques mots simples et ordinaires faute de quoi l’auteur démontre qu’il ne maîtrise ni son sujet ni sa langue et, surtout, qu’il noie le lecteur dans la rhétorique et le style. Nul ne perçoit que la réalité désignée en phrases courtes est réduite à une banalité, que les mots qui la composent, appauvris, n’expriment rien, ni que ce texte, celui-là même qui court sous vos yeux, procède d’une volonté délibérée de déjouer cette tendance dont la pérennité ne touche pas à son terme malgré les signes manifestes de son épuisement.

Nous nous sommes habitués à l’équation de mots visant un résultat, sur le mode de la communication aux slogans et injonctions paradoxales dont nous nous divertissons. Nous sommes, chaque jour, les lecteurs de médias dont les formules chassent le langage. Nous avons le culte de l’énoncé court, pragmatique, efficace, celui dont l’impact est certain, mesurable, celui qui nous fait proclamer notre ressenti, satisfaisant indubitablement notre égo, sans mesurer que ce ressenti est déjà un passé. Pourtant, nous le savons, nous l’éprouvons à chaque fois avec un peu plus d’amertume, cet énoncé qui ne laisse planer aucun horizon après le point final nous abandonne, seul, dans le mutisme de l’aphasie. Nous sommes tous des lecteurs rassasiés de formules dont nous nous gargarisons sans vergogne.

L’empire de la communication est celui de l’omerta. Il a rogné l’espace littéraire. Le liseur est celui qui sait encore aller au-delà. Et, quoique petit écrivain de roman noir, j’arde à la phrase et aux mots, avec modestie, sans nul gain mais vraiment. Illusion littéraire sous forme de moulin à vent ? Sans doute. Cette illusion parle de vivre de son désir de vivre. Un liseur la connaît bien, il la rencontre au détour des pages d’un roman. Elle est quelque part au cœur de la littérature. Pour combien de temps encore ?