Fragment du chaos

 

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Les éoliennes brassent la pluie. Une neige fondue verglace le sol. Le ciel est une toile tendue de gris. La lumière ne ciselle rien. La journée promet d’être uniforme. Le lendemain de l’alcool dilue le jour. Il s’agit toujours de rejouer la nausée. Une nausée primordiale comme celle d’un cri primal. Mon père gémissait dans les ténèbres de sa chambre. L’un de mes frères, alcoolique et polytoxicomane m’a appelé, un soir, pour pousser des cris de bête avant de me menacer de mort. Il y a 26 ans nous nous étions battus comme des animaux. J’avais 22 ans, lui était ivre. Il avait mis mes affaires dans la remise du jardin, un matin d’hiver, avant que j’aille passer un concours. Nous nous sommes battus sous les yeux de notre mère en larme. C’est beau le peuple. Je le sais, j’en viens. Alors, presque 30 ans plus tard, il promettait d’en finir. Je ne l’aurais pas cru si  je ne le savais dément. J’entends au sens clinique du terme. Schizophrénie-paranoïaque avec bouffées délirantes: un beau cocktail. Il n’est pas impossible que le tableau clinique ait changé, pas la souffrance qui  le ronge .

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Le diagnostic, une illusion selon des cases. Tout le monde veut être dans une case. Ainsi tout le monde loue le diagnostic. De nos jours, il y en a partout. Sans remède.

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Ou alors ne perçois-je pas le soleil modeler les nuages et donner à l’horizon son relief ? Il n’est pas impossible que j’aie des yeux de brume. J’ai dormi pourtant. Les somnifères semblent vaincre l’insomnie. Il m’arrive d’avoir un sommeil continu. Cependant, la fatigue ne me quitte pas ni les maux de tête. Et pour le reste, je grogne avec amertume. Je devrais  peut-être écouter ce médecin qui me  dit qu’avec mon niveau de dépit, il faudrait que j’envisage «non pas une déprime mais une dépression». Je n’ai jamais aimé les phrases qui bascule sur un « mais ».  C’est une question de rythme, de musique.

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Le correcteur orthographique qui dysfonctionne transforme cette conjonction de contradiction en maïs.

Le maïs n’a jamais coordonné la négation.

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Je n’en peux mais de cette automation linguistique qui, si elle n’ouvre pas sur la banalité, dérive vers l’absurde. La cybernétique a réduit le langage en une suite probable de mots pouvant avoir du sens. Si, par le passé, un nombre déterminé de grands singes jetant au hasard des signes sur une feuille eussent pu composer un roman, même passable, désormais les logarithmes offrent aux processus de synthèse automatique l’artifice d’une intelligence et le moyen de produire des textes randomatiques à canevas. Nul besoin de pester par avance, personne ne s’en rendra compte, les mauvais écrivains et les machines à lire ont déjà habitué le cortex à cette prose de la vacuité. 

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J’aurais pu ironiser avec le médecin. Je lui ai dit que je revoyais un psychanalyste. J’ai aimé son regard perplexe. De nos jours, il ne fait pas bon dire que la psychanalyse a du sens. Tout le monde préfère le cognitivo-comportementalisme, la psychiatrie et les huiles essentielles.

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Le nom de mon précèdent psy était celui d’une recette gastronomique, son prénom semait des petits cailloux et il officiait rue Louis Braille. Pas mal, non ? Le nouveau se nomme : « le courageux qui parvient à son terme et possède un bien ». Tout un programme. Il officie rue Tierce. Un terme de musique qui définit « deux notes séparées par trois degrés ». La tierce peut être majeure ou mineure. Elle est à consonance douce. Alors musique. Enfin, je l’espère.

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Il est 22h30. Bordeaux est à ma gauche. Tout le monde dort. J’ai envie de fumer. Je suis content d’avoir écrit ces quelques lignes. Ce n’est pas un roman. Au moins, la question d’écrire demeure et je ne suis pas encore éteint. Il fait nuit. Rien ne vient ourler le ciel. La vie est toujours au bout de la ligne, c’est-à-dire Paradis.

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Ivresse du père

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Il était assez étrange de le voir, ainsi, immuable. Confit dans son silence, parfois saisi d’un grognement, les jambes tendues sur son repose-pied, les yeux fermés, les bras amorphes. Il cuvait dans son fauteuil devant le téléviseur éteint. Je ne sais pas s’il savait que la photographie de sa mère le contemplait, vieille femme en pied et en blouse longue, gris-bleue passé ; ou que son beau-père, mort fusillé à la guerre, jetait sur lui un regard froid, juste à ses côtés, sur la bibliothèque dans laquelle une intégrale de Jules Vernes était posée. Une mauvaise belle édition dont ma mère raffolait. Mon père ne savait rien de tout ça et il ignorait que je le regardais. Il fumait des  gitanes maïs. Dans une grimace gémissante, au milieu de la cigarette,  il passait l’ongle de son pouce droit sur sa lèvre inférieure. Je n’ai jamais compris ce geste . J’avais huit ans et j’avais dit exactement cette phrase : « Non ! Je n’irai plus acheter ton poison ». Il buvait entre trois et six bouteilles de vin par jour. J’avais été son coursier et, un jour, j’ai compris ce que je faisais. Je ne savais  pas qu’en renonçant à le tuer, je permettais aux garçons du quartiers de devenir ses commissionnaires. Il ne m’en a jamais rendu grâce. Après mon refus, je n’ai connu que violences morales, psychologiques et verbales. Il aimait à dire que j’étais «une fouine », «un bon à rien », et mieux, «un mauvais à tout». Il faut beaucoup d’effort pour y entendre de l’amour. Il feignait d’être aveugle pour ne plus me voir. Cependant, il était capable de compter le nombre de gâteaux que j’avais mangés, le nombre de tartines, le nombre de je-ne-sais-quoi, de rapporter à ma mère mon activité minute par minute, de critiquer et de détruire la moindre de mes initiatives. Pourtant, il m’a dit comment il a commencé à séduire les filles. Il me disait qu’à la campagne,  les jeux de séduction commençaient tôt et qu’être enfant de Chœur lui permettait de rouler dans les foins avec des gamines pas si farouches. Il m’a dit comment il volait le vin de messe et des clopes pour jouer à l’homme avec ses copains. Il m’a  montré comment tricher aux cartes, aux dés, aux jeux, sans vergogne. Il m’a parlé un peu des chantiers, des brouettes et de la guerre. Il m’a surtout raconté les bals qui le hantaient depuis son enfance ; les jupes  tournoyantes des filles et le son de l’accordéon, instrument que je vomissais et que sa nostalgie avait mis sur mes genoux.  Mon père me détestait avec cordialité, je le haïssais avec indulgence. Un soir, j’avais dix ans, je suis entré tout nu dans la chambre où il cuvait. Je voulais qu’il me voie et s’il me frappait, ça  eût prouvé que j’existais. Il a ouvert les yeux, il a dit « Tu veux une fessée ? ». Je n’ai su que répondre. Il a dit « Je ne frappe pas mes enfants ». Je savais que c’était faux. Il a donné des claques et des fessées à mes frères et sœurs, et pire, il a pris l’un d’entre eux en souffre-douleur. Je veux dire par là que l’un de mes frères a été véritablement un enfant battu, avec acharnement. J’oublie de dire que mon père était vieux quand j’étais enfant et quand il était  jeune homme, frapper les enfants ne posait de problème à personne, ni à la famille ni à la société ni la religion (c’est-à-dire, pour les trois, la même chose) et certainement pas dans un milieu populaire, milieu dont je suis issu ou dans un milieu rural, milieu dont mon père était issu. Ce n’est pas une excuse, c’est un contexte, une image. Ce soir-là, mon père ne m’a pas fessé. Il a dit « Je t’aime  comme tous mes enfants ». Je crois que je suis le seul de la fratrie à avoir entendu l’expression d’un amour paternel viscéral. Mon père est un père défaillant, nul, odieux, violent, humiliant. Ce soir-là, je suis un petit garçon dans tout sa faiblesse et il me confie ses regrets, ses peurs, ses angoisses, sa médiocrité ; il me raconte sa vie de tristesse. Il se met à nu devant son fils tout nu venu chercher dans la violence d’un geste la présence du Père, et il me donne cette présence dans la violence du Verbe. Évidemment, sa confession n’a pas changé nos relations. Il était ivre et ne se souvint jamais de s’être confié. J’avais dix ans, je  n’avais pas compris  le sens de sa parole.  Il a continué à être un odieux épiant le moindre de mes gestes, m’humiliant à la moindre occasion. Il se passe du temps avant qu’il ne meure, le temps que je puisse dire à ceux qui voulait l’entendre: « Puisqu’il veut mourir, qu’il meure ».  Il est mort le 24 avril 1988 sur un lit d’hôpital.  J’ai 17 ans. Le Front National, ce soir-là, fait 14,8%, ce qui dans une famille de communiste fut cause d’un grand remous. Je ne peux pas oublier le soir de la mort de mon père ni la voix de mon frère dans l’interphone, sa froideur, ni l’effondrement de ma mère sur le canapé qui plie sous le poids de sa douleur. Et je sors. Je fume. Je me vois fumer. Je rumine, je suis perdu. Je dis : « Putain, il me joue un dernier sale tour ». En Juin, j’ai le bac de justesse sous anti-dépresseur. Il ne me verra pas l’avoir. Il ne me verra jamais réussir ou rater quoique ce soit. Je hais toujours mon père pour m’avoir interdit de lui dire que je l’aimais et aussi parce que sa vie lui a interdit de me dire qu’il m’aimait. C’est affreux comment le non-dit détruit la possibilité de la parole. Or tout débute dans le verbe. Mon père a dit devant ma nudité : « Je t’aime comme tous mes autres enfants »; est-ce le pardon en son commencement et en sa fin, l’amour ? Ou juste une ruse des remords dans l’ivresse du mauvais vin ?

Un après-midi de fantôme

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Le beffroi se dressait sous le soleil infléchi d’un printemps naissant. Les ombres  segmentaient la place en une géométrie singulière. C’était un jour de marché, l’ondulation de la foule submergeait les étals et les terrasses. J’étais assis à une table de bistrot dans le passage. Le patron de la brasserie me connaissait. Il me laissa rêvasser devant mon café. J’ai toujours eu une réputation lunaire. Je l’ai toujours cultivée. Il m’est arrivé d’en faire usage avec préméditation. Ce n’était pas le cas ce jour-là. Ma mère était décédée depuis peu. J’errais dans les brumes du deuil. J’avais perdu mon père 10 ans auparavant. Je subissais le retour des non-dits de sa vie et de sa mort tout en faisant face à l’impensable : avoir perdu celle qui donne la vie. Un double deuil en abîme. Et soudain, je l’ai vu passée. Je n’ai eu aucun doute: la chevelure poivre-et-sel frisottée, la taille, la carrure, le rythme rapide de ses petits pas, le manteau bleu passé aux galons vieil-argent ; c’était elle qui traversait le marché, le cabas sur le bras, en quête du poulet dominical et de pommes de terre à frites ou alors d’une pâtisserie ou de petits gâteaux à servir à l’heure du thé. Quoique ma famille soit plutôt hispano-prussienne, j’ai grandi avec le Tea-time ; les week-ends uniquement. Je me suis levé d’un bond, j’ai fendu la foule. Au moment de de crier « Maman ! », je suis figé. J’avais grandi dans un quartier populaire d’Amiens Sud-Est, à l’orée de la ville ; le vasistas de ma chambre, au second, donnait sur la mosaïque des champs. Même si le lieu de travail de ma mère ne se situait pas loin de la Place au Fil, je savais que jamais elle n’aurait fait ses courses en centre-ville. Elle était fidèle à David, le boucher, qui m’offrait des rondelles de saucisson, au couple d’épicier, au boulanger du quartier, au gérant de la Coop. Sa familiarité avec eux m’avait toujours surpris. Petit, je songeais qu’ils se connaissaient depuis les bancs de l’école. Il n’en était rien. Ils avaient la communauté de classe, comme dirait ma mère qui était marxiste en diable, et de mémoire, celle d’avoir connu la seconde guerre mondiale, d’y avoir perdu des proches, des amis. Ma mère couvrait d’un profond silence la souffrance d’avoir vécu son enfance dans l’effroi et l’angoisse de l’occupation et des combats, la douleur d’avoir perdu son père, fusillé pour actes de résistance. « Ce héros au regard si doux » trônait sur une console du salon ; une photo d’identité agrandie, le regard un peu triste d’un homme encore jeune qui semblait me dire : « Je suis mort et je vais mourir ». Alors mes yeux se dessillèrent : ce voile de couleur dans les cheveux, cette claudication de la jambe gauche, ce dos voûté, cette peau partout fripée, cette voix chevrotante et ce manteau élimé, tout devint évident : elle ne se ressemblait plus. J’ai pensé : « C’est la mort. Elle me l’a toute tordue, toute froissée. Elle m’en a fait une vieille. Elle me l’a changée ». J’ai regardé la silhouette disparaître dans la foule. Et puis rien. Un ami vivait sur la place, un appartement deux étages au-dessus de la brasserie. Il sortit d’un pas enjoué de l’immeuble et vint en ma direction avec gaieté. Mon visage l’assombrit. J’ai voulu être rassurant : « Je m’invente des fantômes puis ils se dissipent. On se sent toujours un peu plus seul après ». Midi sonna. Nous nous sommes mis en terrasse pour déjeuner d’un sandwich. J’ai regardé la foule. Le monde n’était plus que le songe d’un défunt. La journée durant, l’illusion me poursuivit avec la complicité des ombres.

Dans un brouillard sans fin

 

 

C’est un jour sans ciel. L’horizon se dilue dans la brume. Les arbres plantent leurs branches d’os dans la grisaille. À la radio, Léo Férré interprète Spleen de Baudelaire. Puis un jeune chanteur exécute un aria de la Passion selon Saint-Matthieu de Bach, Erbame dich mein gott. L’animateur commente d’une citation : « Rien n’est plus beau que la supplique de la prière quand le jour se désespère ». Je ne fais pas assez attention pour en entendre l’auteur. Spleen serait une oraison que je n’ai pas entendue. Selon l’émission, la concordance est là : « Je souffre et pleure et prie, En mon cœur, quelle peine, Quels tourments. » et « L’Espoir, Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique, Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir. ». Je tourne le bouton. Le silence se diffuse dans la pièce. C’est un jour de couvercle sur la brique rouge, la lumière ne filtre pas. Sans raison, des chansons de Tom Waits et de Nick Cave viennent me hanter l’esprit. Je bois une gorgée de thé dans le souvenir des paroles. Sans raison, la mémoire a toujours eu le goût de la menthe, l’arôme du citron avec une touche de miel. Du thé à la menthe, j’en ai beaucoup bu en écrivant L’« Évangile de l’imbécile ». Du vin et du cognac davantage. Le texte est là, en suspens. J’ai reçu plus de vingt lettres de refus. De nombreuses sont des lettres enthousiastes. Avec un peu de mesquinerie, je pourrais résumer leur propos en : « C’est bien, nous aimons beaucoup, pour autant, nous ne prenons pas. ». Je suis ne suis pas mesquin, je ne comprends pas. La réponse qui m’a le plus déstabilisé est : « Pour celui-ci, c’est non. Nous attendons votre prochain ». Je me suis rendu compte que je n’avais pas de prochain roman, que je n’avais jamais pensé au prochain roman. Le livre était toujours à venir. Ce n’était jamais le dernier ni le prochain ; celui qui vient, celui en cours. Et des brouillons, des tonnes de brouillons tous bons à jeter. La brume enferme le bourg sur lui-même. Par la porte-fenêtre, je ne vois pas plus loin que la rangée d’arbres derrière les toits de tuile. Rouge sur gris comme dans les premières pages du Colibri. La façade des pavillons aux fenêtres éteintes accroissent l’impression d’abandon. L’hiver venant, le bétail ne quitte plus l’étable, le pré au bout du jardin s’étend comme un désert d’herbe rase. La grange au milieu semble désaffectée. C’est la fin de l’après-midi, le soir arrive. Je glisse Untitled de Mécano sur la platine, un texte du poète russe Maïakovski chanté en anglais par un groupe néerlandais. Des vers dans le désordre :« Je sais la puissance des mots, je sais le tocsin des mots…  Souvent ni lus ni imprimés, les mots tombent au panier… Et les cercueils défilent d’un pas de chêne sonore ». Je me souviens avoir lu une mauvaise traduction du poème il y a une vingtaine d’année. Je marmonne avec le chanteur en écrivant. D’habitude, je mets la musique assez fort. Là, ce n’est qu’un fond sonore. Je ne suis pas seul. Je hante mon bureau. À la table aride, ces derniers temps. Je songe qu’Amiens, une nuit finit avec une croisée des chemins. Il arrive que le roman soit intuitif. Le ciel n’est qu’un plan de brouillard qui croise le finage en oblique, l’horizon est pris par le givre et la pénombre grignote le jardin. Il est étrange comme la nuit arrive vite. Il faut que je revoie le texte d’une saynète et les lutins s’agitent devant le sapin. Je dérive lentement vers la surface du monde.

Cher Ami

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Cher ami

J’ai découvert par une faute de frappe

Que l’anagramme d’ami

Est mai

C’est à dire un printemps

J’ai toujours aimé le cycle oriental des saisons  

Printemps Été Automne

Et pas l’hiver

J’ai toujours détesté l’hiver

Saison du confort de la mort et de la haine

Cher ami

Je suis Hébreux car ce monde m’est incompréhensible

Je suis Arabe car je le préfère en volute

Je suis Asiatique car je le dessine

Je suis Occidental car je le raisonne

Et Grec pour le penser et le mettre en parole

Et Latin car charlatan est celui qui chante ce qui parle

Et pour le reste

J’invente l’écriture

Cher Ami

J’aime l’amour par dessous tout

Et j’aime ce qui aime 

Tout amour est exode devant l’infini

J’aime l’infini dans la chair périssable

J’aime l’abandon au corps éphémère

Et l’instant des rencontres

Cher ami

Par dessous tout

Je suis ivre du vin avant la vigne

Ivre du Verbe

Comme un prince en exil

Et non un fils prodigue

Car le retour est dans la voix

Et non dans l’image

Et la voix tangue 

Quand l’image se fige

Cher ami

Le plus court chemin

N’est jamais donné

Le plus court chemin boîte

Et il est courbe