Dédale (Fin)

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J’avais à peine marché quelques rues que deux types me tombèrent dessus : « La rumeur disait que tu traînais dans le coin, c’était donc vrai. Tout n’est pas réglé ». Il y a des gens qui choisissent un camp et ensuite, ils en portent la tête. Il y des gens qui n’ont la tête à rien et qui ne savent pas où est leurs camps et d’autres qui ont la tête à n’en avoir aucun sinon celui du moment. Ces deux-là en étaient de bon spécimen. Leur voix était celle des mauvais souvenirs, elle ne me donnait pas l’envie de discuter. Le 45 fut leur dernière mise. Beaucoup de bruits pour une ruelle. J’ai jeté un œil dans leurs portefeuilles ; leurs noms et leur visage ne me disaient rien. Il m’était impossible de savoir qui les avaient mis à mes trousses. Je ne pouvais pas ignorer qu’ils eussent pu se tromper de gars. Avec ma tête de punching-ball et la pénombre, j’aurais pu être n’importe laquelle de ces petites frappes qui pullulaient en ville. À moins qu’ils eussent tentés un coup d’esbrouffe pour terrifier leur proie ; tout le monde à des dettes et des comptes à régler. Quoiqu’il en fût, les cadavres étaient à mes trousses et j’avais la gâchette un peu trop sensible ; il ne fallait pas que ça redevînt une coutume. Le sang coule toujours avec lenteur sur la conscience et les barreaux y restent planté. Je ne devais pas laisser cette mauvaise habitude  remettre en cause  mon  échappée.

Je n’avais nulle part où dormir et un peu faim. J’avais vu que le bar à strip-tease proposait des chambres. Pour le prix d’une demi-pension, j’avais la soupe du soir, le café du matin, un lit de camp, une douche et l’électricité. Du luxe, je n’en doutais pas. De toute façon, je n’avais connu que les paillasses ces dernières années, un grabat aurait tout aussi bien fait mon affaire. Par la fenêtre, la vue n’était que désolation. Sans raison, j’étais sur mes gardes. J’ai coupé la lumière et je me suis dissimulé dans l’ombre. Je n’attendis pas trop longtemps, quelqu’un crocheta ma porte. Mon poing arrivant directement dans le visage du premier l’envoya dans le mur ce qui acheva de le sonner. Dans un déplacement aussi rapide que fluide, passant dans le dos du second, je le saisis par le col. L’ongle de mon pouce glissa sur sa gorge et lui fit comprendre que je pouvais la trancher. Cette action eut son effet. Je me contentai de serrer. Tous ces mouvements qui me revenaient sans effort éveillèrent en moi une profonde répugnance. Avais-je rêvé que mes années de réclusion eussent pu supprimer de ma mémoire l’enchaînent inextricable des événements ?Ai-je vraiment songé que je pouvais m’en exclure ? Durant mes insomnies en cellule, je priai pour l’effacement des causes. Cette conjuration n’avait été qu’un délire d’amertume. Je devais me rendre à l’évidence, l’oubli m’avait oublié.

Le visage d’Eva avait toujours été l’image rassurante à laquelle je revenais. Il n’y avait pas que le souvenir du grain de sa peau, la douceur de ses baisers, la petite musique de son rire et tout ce babillage amoureux qui n’a plus de sens une fois le moment perdu, mais aussi la trace d’une continuité, l’empreinte d’une concordance. La guerre éclata et je ne fus plus que fragments. Je me suis retrouvé en première ligne puis derrière les lignes, en mission commando. La hiérarchie qui estimait que j’étais bon à mon affaire et que j’avais pour devoir d’exploiter mes talents me donna l’ordre de cacher mon uniforme et m’envoya dans des groupes de renégats, d’insoumis ou de mercenaires. J’étais persuadés d’agir pour la bonne cause. Quand je fus gravement blessé, j’ai été transféré dans un hôpital situé sur les hauteurs d’une montagne. Durant ma convalescence, au loin dans la plaine, je pouvais voir le feu d’artifice des combats et des bombardements ronger le paysage de dévastations L’incendie du monde me brûla dans un cri. J’avais pratiqué la guerre comme un sport dans lequel j’excellais. Je n’avais aucun talent, seulement une prédisposition pour l’absurde.

Je n’arrivai plus à parler alors je me suis enfui. Mes blessures ne me permirent pas d’aller très loin. Après avoir été rattrapé et soigné, je fus jugé pour désertion. Je ne suis pas resté très longtemps en prison. Avec d’autres, nous nous sommes évadés. Durant ma cavale, j’ai appris que j’avais été qualifié de criminel de guerre. Je savais la gravité de mes actes. À ce moment-là, j’étais encore assez naïf pour croire que mes missions avaient une justification. Avec cette condamnation, les ordres que j’avais reçus masquaient leur ignominie et m’abandonnaient devant le dilemme de mon obéissance. L’un de mes supérieurs aimait à dire, en riant, que j’aimais ce que je faisais. J’avais été trop zélé, et surtout, les années passants, j’y avais pris goût. J’avais aimé ça, voilà ce qui me sauta au visage. Alors, tout se mêla et se chevaucha dans le désordre, la multitude qui me hantait se dispersa dans tous les azimuts. La seule chose qui tenait était le visage d’Eva. Je me suis mis en tête de la retrouver. La voir de loin fut une suspension enchantée du temps. Ensuite, tout alla très vite. Je fus capturé et conduis dans ce bastion dont je n’étais plus censé sortir et où d’autres avaient trouvé l’emploi qui correspondait à leur plaisir. Une boucle absurde se bouclait.

Les coups répétés que je recevais sur la cuisse me firent comprendre que quelque chose n’allait pas. Au-dessus de mon coude se tenait le visage bleu du tenancier. J’étais simplement en train de l’étrangler. Son complice était toujours au sol. J’ai relâché ma prise. Le gargotier s’est effondré, il râla en reprenant son souffle avant de se précipiter contre le mur. Il jeta en ma direction le regard effrayé des victimes. Un flux nerveux me traversa et mes poings se crispèrent. « Ce monde est corrompu », quoique les apparences semblèrent plutôt me confirmer la justesse de la maxime, la phrase m’apparut soudain comme une aberration de l’âme. « Personne n’est innocent », la sentence sonna soudainement dans son éclat terrible et sa conséquence en avait toujours été injustifiable. L’objet de ma soumission surgissait : il me fallait punir pour exister, le jugement venait après coup. « Si pitié de nous pauvres avez, Dieu en aura plus tôt de vous mercis » ; depuis la Renaissance, le poète me parla. J’étais encore au lycée quand je suis devenu soldat, La ballade des pendus fut le poème que notre professeur de Lettres avait étudié au moment de la déclaration de guerre. Je n’aimais pas tellement l’École. Avant que je ne partisse pour le front, Eva et moi, nous nous sommes aimés. Je lui ai fait la promesse de revenir, la guerre m’a englouti. Un grognement me fit sursauter. Le tenancier rampait jusqu’à la porte, sans souffle. J’ai porté son complice sur le seuil. J’ai dormi quelques heures.

Au matin, le gargotier avait passé une écharpe autour de son cou pour dissimuler les stigmates. Son complice au crâne enroulé dans un bandage, même couvert par une large casquette, était moins discret. L’invention d’une chute nocturne sembla satisfaire les rares clients attablés devant une tasse chaude. Le patron me murmura à l’oreille : « J’aurais bien besoin de quelqu’un pour la sécurité ici. En échange d’une pension complète, si ça te dit ». L’échec de sa tentative de vol lui faisait changer son fusil d’épaule, le passage d’une lâcheté l’autre. Mon sourire ironique lui fit comprendre que la proposition ne m’intéressait pas. Il insista : « Tu préférerais jouer au sicaire ? ». Je me suis contenté de lever les yeux au ciel dans un soupir contenu avant d’aller me poster devant une fenêtre, mon ersatz de café à la main. La neige était tombée toute la nuit. L’épaisse couverture blanche donnait à l’enchevêtrement des ravages un aspect de décor enfantin. Quelque chose de virginal ondoyait sur le lacis des vestiges. Une agitation fébrile allumait des brûlots au coin des rues, déblayait la neige et la stockait dans de larges cuves de fer, une réserve d’eau potable, puis, une chaîne s’organisa et des matériaux passèrent de main en main. Chacun s’affaira à retaper d’une planche, d’un bout de taule ou de bâche son gourbis. Les rares bâtiments intacts et ayant conservé de la hauteur semblaient une arrogance dans ce monde ras. La guerre était le phantasme d’un monde lisse, la neige enchantait ce cauchemar du jeu des enfants. Une boule s’écrasa sur la vitre de la porte, le patron alla aboyer, les gosses détalèrent. Ce sursaut d’autorité posa le gargotier dans sa fonction. Les rires se firent plus lointains puis disparurent. Ce retour à l’ordre rassura tout le monde. La banalité parachevait le lissage.

Je suis allé offrir mon aide au déblaiement et au rafistolage. Puis j’ai erré dans les ruines. Quelques étals de maigre pitance se dressaient ici et là, la ration était en-dessous du ticket. Les rapines côtoyaient les dons, il s’agissait toujours de trop d’un côté et de pas assez de l’autre. La faim dirigeait le partage et le vol. Rien ne servait de courir après les voleurs ou de louer les donateurs, le passage de l’un à l’autre se faisait au bout de la rue. Je suis retourné à l’hôtel d’Éva. Le salon était rempli de militaires et de patriotes qui fêtaient goguenards les récentes victoires. Elle vint à ma hauteur pour chuchoter : « Tu es fou ! Tu es recherché pour ton évasion et aussi pour ce type que tu as tué chez lui sous les yeux du voisinage. Deux autres cadavres ont été trouvés ». Elle lança un regard souriant sur la salle, rit avec délicatesse, prit une gorgée de champagne et dit avec gaieté : « Vous n’êtes qu’un impertinent ». Elle se rapprocha de mon oreille : « Tu es incorrigible, tu le sais. Remarque, je te vois bien en uniforme dans cette foule ! Tu as toujours aimé ça ! Je me souviens de ta maxime au lycée « Haro à l’ennemi ! ». Je n’aurais jamais pu t’empêcher de t’engager ». Elle se détourna. Ses yeux rougissaient. Elle lança un sourire aiguisé à l’inopportun qui la fixait. Elle revint sur moi dans un soupir maussade : « Tu sais que notre professeur de Lettres a été arrêté pour nous avoir fait étudier Villon le jour de la déclaration de guerre. Non, bien sûr, suis-je sotte, tu étais déjà au cœur du massacre ». Sa gorge se noua, une larme passa sur sa joue.

Je n’eus pas le temps de la réconforter, une poigne vive m’entraîna hors de la salle. Le capitaine me fixa avec sévérité : « Espèce d’idiot. Une unité spéciale a été envoyé pour vous récupérer. Je vous aurais déjà livré si Éva ne m’avait demandé de vous foutre la paix. Je pense que vous savez pourquoi ». Il souligna la dernière phrase d’un air entendu. Il attendit ma réaction. Je demeurai dans l’expectative. Il reprit : « J’ai lu votre dossier. Je n’arrive pas à savoir si vous êtes un héros, un fou, un traître ou plus simplement un salaud ». Si je n’avais su qu’il pourchassait les déserteurs, j’aurais pris la formule pour un compliment. Une voix de stentor traversa le couloir : « Bravo Capitaine ! ». J’avais reconnu le timbre du commandant Grégoire. Je me suis laissé appréhender sans opposer de résistance sous le regard éberlué de l’assemblée des vainqueurs. Puis j’ai été conduis dans une salle, menotté. Le commandant énuméra mes crimes les plus récents, il n’oublia pas la mort du gros et le vol du pendu. Je dus reconnaître que j’avais perdu la main quant à la discrétion. J’ai opiné à tout.

Il y eut plusieurs explosions. Une ordonnance entra en panique : « Commandant, ils ont rompu le front, ils arrivent. Ils arrivent. Il faut partir ». Ce que j’entendais était un tir soutenu d’artillerie. Le commandant et sa suite détalèrent. Deux gardes reçurent l’ordre de me surveiller. Leur visage trahissait l’effroi. Me libérer des menottes ne fut qu’une formalité. Les gardes ne bougèrent pas. J’ai jeté un œil sur la copie du dossier me concernant. Il contenait assez de vérité pour que récit fut à la fois véridique et accablant. Je n’aurais rien nié. Je l’aurais dit autrement avec d’autres détails. J’ai repris mes affaires et je me suis approché de la sortie. Les gardes me bloquèrent. Je les ai regardés. Il y eu de nouvelles explosions. Il y avait trop de mensonges dans le dossier pour qu’ils n’eussent pas peur et l’urgence s’imposait. Je ne pouvais pas leur donner tort. Les tirs d’artillerie devinrent irréguliers.

Dehors, le capitaine entraîna Éva dans une voiture. Il démarra sur les chapeaux de roue. Trois enfants surgirent par la lunette arrière. L’aînée était déjà assez grande et ne ressemblait en rien au militaire. Parfois un visage porte sur lui la mémoire d’un passé qui n’a pas été vécu. Il y avait eu d’autres chemin, je n’avais rien fait pour les voir. Désormais le remords me guidait et j’avançais à l’aveugle. Un étrange attroupement m’arrêta. Sur le sol une femme dont le vêtement déchiré disait le viol était étendue morte devant une maison en flamme. Un gosse dénudé, le corps bleuit par le froid, pleurait sous les rires d’une bande et leur chef l’humiliait. Une voix dit : « Si son père n’avait pas été tué, ça serait jamais arrivé ». J’ai reconnu le garçon jeté à la poubelle. Je me suis avancé, j’ai poussé le chef et j’ai pris le gamin dans mes bras. Il y a eu un coup de feu. Je fus touché dans le dos. Les petits calibres avec de mauvaises munitions sont inefficaces et provoquent des douleurs inutiles.  J’ai posé le gosse et je me suis retourné. Il tira à nouveau. J’ai avancé vers lui sans précipitation. Il tira une troisième fois. J’ai avancé encore. Il a blêmi avant de prendre la fuite. Je suis tombé à genou en grimaçant. Le gosse me grimpa sur le dos, ses jambes enserrèrent ma taille, ses bras mon cou. Je me suis mis debout. Devant nous les ruines, la neige et le feu.

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Dédale (à suivre)

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Nous basculions de droite à gauche. J’avais, d’un geste de la main, envoyé son revolver au loin, puis je l’avais empoigné. Le gros s’était laissé tomber et, depuis, il cherchait à baller sur le côté pour m’écraser sous son poids. Je le frappais au visage. Mon poing s’enfonça dans ses chairs molles et ne sembla pas faire d’effet. Sa peau s’ondait sous le choc comme la surface d’une flaque de boue. C’était dégoûtant. Il avait commencé par m’écraser la tête sous sa poigne puis, se ravisant sous mes coups, il m’enserra les reins entre ses bras. L’étreinte du gros me broyait les os, me coupait en deux, me privait d’air. J’ai lancé ma tête sur son visage. Le contact me fut répugnant, j’eus l’impression de m’enfoncer dans une glaise. Le heurt me surpris autant que le bruit mou que fit son nez en cédant sous mon front. Il relâcha sa prise. Son sang s’épandit sur sa bouche. Il m’en cracha un geyser en pleine face. J’ai basculé sur le sol. Le gros ronchonnait. J’ai vu le revolver. J’ai commencé à ramper en sa direction. Soudain, sa poigne me saisit la cheville, me tira à lui. Je n’eus le temps de rien. Le gros était sur moi, le visage couvert de bave et de sang, les mains sur ma gorge. J’essayais bien que lui enfoncer les yeux dans le crâne, de lui donner des gifles, des coups de poings. Rien ne lui fit lâcher prise. Le revolver était quelques centimètres trop loin, mes ongles grattaient le sol devant sa crosse. C’en était fini de moi. S’il ne parvenait à m’étrangler, sa masse me broierait. Et puis, j’ai vu sa bouche partir de travers. Il s’est redressé, raidi, et, de lui-même, il a chaviré. Sa chute dura le temps d’un sifflement suivi d’un bruit lourd sur le plancher.

Il ne bougeait plus. Je n’avais plus de souffle. J’ai toussé. Dans la bouche, j’avais un goût d’épuisement que je n’avais plus connu depuis les courses folles de mon adolescence. J’ai essayé de me lever. La douleur me cisailla. Le gros ne bougeait toujours pas. Je lui avais dit de me donner les clefs. Je trouvais que nous avions l’air bien malin couché tous les deux sur le sol. Il était peut-être mort. Dans le doute, j’ai attrapé le revolver et je l’ai visé. Je l’ai appelé. Il ne répondit pas. Je n’arrivais pas à le voir respirer. J’ai essayé de me relever à nouveau. Impossible. J’ai vu les clefs à la ceinture du gros. J’ai ricané. J’allais rester là sans pouvoir sortir. J’ai fermé les yeux et, sans m’en rendre compte, j’ai glissé dans la somnolence. Un râle me fit sursauter. J’ai vu par la fenêtre que la nuit avait succédé au soir. Je me suis tourné vers le gros. Des sons gutturaux sortaient de sa bouche. J’ai essayé de me lever. La douleur fut vive. En m’aidant d’une chaise, je réussis à me mettre debout. J’ai clopiné vers lui. Il avait le visage tordu, du sang partout et une morve étalée sur la peau. Il avait fait une attaque ou une crise cardiaque. J’ai pris les clefs. Je suis allé vers le lavabo. Mon visage dans la glace m’effraya : amaigri, couvert d’ecchymose, de crachats et de sang. Je me suis lavé. J’ai pris le manteau du gros dans la poche duquel je glissai le revolver. Il respirait difficilement. Sans aide, il mourait sûrement. Le gros avait été une ordure. Il ne méritait pas de crever comme une baleine échouée sur une plage. Il aurait fallu un procès. Je n’avais pas le temps.

Le blanc vif de la neige m’éblouit et son contraste avec la nuit rendait la vue encore plus obscure. Tout semblait une eau-forte aux traits géométrique, de l’aplat des champs aux ligne des poteaux, et seules les ombres broussailleuses des arbres troublaient la perspective. Je n’avais pas de vêtements d’hiver ni de chaussures appropriées. Je me félicitai silencieusement d’avoir pris le manteau du gros. J’ai avancé sur le chemin en grelottant. Pour le jour de me mon évasion, j’avais songé à l’ivresse de la liberté et non à la morsure du froid. Et puis, le regret de partir seul me hantait. Je n’avais rien promis à personne et pourtant, ma fuite me semblait une trahison. Je ne pouvais même pas me convaincre de revenir plus tard sans savoir que c’était plus sûrement un mensonge qu’une promesse. Je marchais droit devant moi. Le paysage était marqué par la guerre. Un parfum de ruine flottait partout, la mitraille avait picoré les murs et les troncs, la terre accusait de ses cavités l’imbécillités des obus, un remugle de poudre et de sang imprégnait l’atmosphère.

J’ai été surpris par l’éclat d’une lumière. Un type me plantait une lampe torche dans les yeux. Il s’appuyait sur le toit d’une voiture dans une tension palpable. Je me suis figé en levant les bras en l’air. Une voix de femme rompit la scène : « Calme-toi, tu vois bien que c’est un pauvre gars ». L’homme grogna. La jeune femme avait des cheveux noir ondulant, un visage en forme de cœur aux lèvres de vermillon. Comprenant qu’ils étaient en panne, je me suis approché pour proposer mon aide. À ce moment-là, d’autres lueurs apparurent accompagnées de cris joyeux. L’homme bougonna : « C’est pas trop tôt ». Les nouveaux arrivant étaient deux autres gars. Chacun tenait des jerricanes d’essence. L’un des deux dit : « Je sais, ça a été long. Ce n’est pas parce que les offensives nous donne l’avantage qu’on a tout ce qu’on veut », puis se tournant vers moi : « Qui s’est ce type ? ». La scène se figea. La jeune femme intervint : « Un gars de la cloche en piteux état. On peut pas le laisser mourir dans la neige. On le prend avec nous, n’est-ce pas ? ». Les trois hommes me jaugèrent et avec mon allure dégingandé et squelettique, ils estimèrent que je n’étais pas dangereux. L’un d’eux me dit : « On allait manger un morceau pour fêter ça ». Manger, l’idée me parut excellente. Je leur laissais la fête. Il me prit par les épaules pour me faire monter dans la voiture. La route défila.

Les bombardements avaient éventré la ville qui lançait vers le ciel une supplique de brique et de béton ; l’alphabet des ruines est inaudible, seule la résonnance des bombes demeure. Ils se garèrent devant une façade aux néons rouges et jaunes illuminant une rue déserte de décombres et entrèrent avec fracas. Ils s’immobilisèrent immédiatement. Juste derrière la porte se tenait deux militaires en armes, devant le bar, deux molosses en uniforme serraient fermement un soldat, de 17 ans tout au plus, au visage tuméfié ; un capitaine, un géant, dans son long manteau, lui assenait des gifles si violentes que des coups, à côté, auraient été des caresses. Mes poings se crispèrent, ma main alla vers le revolver. L’un des fêtards me prit discrètement le bras et me murmura à l’oreille : « Doucement la cloche, c’est un déserteur ». Le capitaine acheva le prisonnier dont la tête tomba lourdement sur le torse et conclut la scène d’un « embarquez-moi cette lopette » tonitruant. La troupe quitta les lieux l’abandonnant au silence. Au fond, du côté de la scène, une clarinette lança les première note de Caravan, le reste de la formation suivit, puis une voix féminine grave et éraillée traversa le club : « Night and stars above that shine so bright/The mystery of their fading light/ That shines upon our Caravan ».

Les fêtards furent promptement installés. Pour mon plus grand plaisir, je fus placé à côté de la jeune femme. L’un d’eux dit au garçon « Huîtres et champagne, pour commencer », puis plus bas, en ma direction : « T’inquiète la cloche, on régale », et enfin, il se posa à côté de mon oreille : « J’ai vu ta réaction tout à l’heure. Toi aussi, tu as déserté. ». Je ne l’ai pas contredit. De toute façon, il se moquait de la vérité. J’ai bu et mangé en les écoutant rires. Au moment du départ, il glissa quelques billets dans la poche de mon manteau, heureusement pas celle avec le flingue. Il ajouta : « Je suis désolé, la cloche, on te laisse là, on a autre chose à faire, tu comprends ». Ils quittèrent le club dans un rire. J’ai fini mon verre en écoutant la chanteuse de Jazz onduler sur scène.

Un esclandre au bar rompit le charme. Un vieil homme ivre hurlait : « À boire ! À boire ! ». Le patron refusait poliment. Il le connaissait. Le vieux a dit « Il est mort ! Elle est morte ! À boire ! Je veux boire ! ». Je me suis levé, j’ai posé un billet sur le bar. La serveuse a rempli un verre. Le vieux a dit « Toi, t’es un ami ». Je connaissais ce genre d’amitié de comptoir. Je m’attendais à ce que le billet fût bu. Le vieux avala son verre cul-sec et alla vers la porte. En se tournant vers moi, il hurla « Ben alors, tu viens ? ». Le patron repoussa mon billet : « Merci de me l’avoir calmé ». Son regard m’indiquait la sortie. Je suis parti avec l’homme ivre. Il était bien vêtu, probablement un bourgeois. Sur le chemin, il tint des propos incohérents. Devant un portail, il me dit : « Tu dors dans la remise du jardin. Demain, je ne veux pas te voir ». Comme je n’avais rien demandé, l’accord me convint. Je l’ai accompagné jusqu’à la porte d’entrée et j’ai attendu sur le perron. J’ai vu les lumières s’allumer et s’éteindre sauf une au premier. J’en ai déduit qu’il s’agissait de sa chambre. Dans la remise, j’ai trouvé un lit de camps. Il devait faire l’hospice souvent. Dans la nuit, j’ai été réveillé par des chuchotis. En me redressant, j’ai fait tomber un outil. Une voix dit « Il y a quelqu’un et puis il y a une fenêtre d’allumée ». Des bruits d’une course discrète suivirent. Je me suis rendormi.

Au petit matin, je m’apprêtais à partir quand j’ai vu la fenêtre encore éclairée. Je me suis approché de l’entrée qui n’était pas verrouillée. J’ai appelé dans la maison. Personne n’a répondu. Je suis allé avec prudence jusqu’à la chambre dont j’ai ouvert la porte délicatement. Le vieux flottait au milieu de la pièce, une corde autour cou. Je me suis précipité dans la cuisine pour chercher un couteau afin de le détacher.  Il n’y avait plus rien à faire. J’ai déposé le vieux sur son lit et j’ai ôté le nœud coulant. J’ai cherché son portefeuille : « Louis-Edouard Granger ». Le nom me saisit. Là-bas, il y avait un Georges Granger. À son arrivé, il avait dit que son père était un rupin et qu’il paierait. Ce n’est jamais arrivé. Nous avions tous cru qu’il ne tiendrait pas. Il y était encore. En cherchant dans la maison, j’ai trouvé des photos. Tous mes doutes se dissipèrent. Georges et moi, nous faisions le même gabarit. Dans sa chambre, j’ai trouvé des vêtements chauds, des chaussures, des gants, un bonnet, une besace et un bon manteau. George se vantait de posséder un Glock 41 que j’ai trouvé dans un tiroir de commode avec quelques chargeurs. Le pistolet du gros trouva sa place dans la poche du pardessus, le revolver alla dans la besace. Il me fallait un peu de nourriture, je me suis servi et, surtout, j’ai trouvé une quantité impressionnante de ticket de rationnement et de billets de banque. Pour les tickets, il y en avait trop pour que ça ne sentît pas le faux ou la contrebande. Si ça avait marché pour le vieux, ça marcherait pour moi. Quant aux billets, ils étaient vrais. Je suis retourné dans la chambre. Le vieux affichait l’affreux visage des pendus. J’ai fait mon possible pour lui redonner un peu de dignité. Puis j’ai fermé tous les volets, toutes les portes. Je suis sorti par la cave. Arrivé au portail, je me suis rendu compte qu’il était verrouillé. J’ai ricané un peu bêtement. Le vieux avait prévu son coup. Il voulait être trouvé. Le problème est que la fréquentation des cadavres ne m’avait jamais rendu service. Je préférai la discrétion. En fermant la maison, j’escomptai que ça attire d’autant plus l’attention que le vieux se ferait rare. D’ici à ce qu’il fût trouvé et que le patron du club pût faire ma description, je serais loin. Après avoir fermé le portail, j’ai jeté les clefs par-dessus le mur.

La ville était traversée par cette effervescence maussade qui succédait aux combats. Tout oscillait entre la joie de la libération et l’affliction due aux pertes. Dans les rues, il était possible de croiser des charivaris d’ivresses, des cortèges d’enterrement, des ribambelles de mendiants et des défilés de régiments. D’un pas à l’autre, tout passait du rire au larme, du chant à la plainte, de la victoire à la défaite. Des attroupements m’attirèrent. Des femmes étaient tirées jusqu’à des chaises sous le regard vengeur de la foule, là, un coiffeur s’improvisait et, à coup de tondeuses, leur arrachait la chevelure Ça criait « Putain », ça hurlait « Salope », ça sentait la haine et le retour d’ivrognerie. Puis il y eu cette femme, un peu ronde, qui, encadrée par des brutes de circonstance, avança d’elle-même en toisant le nombre, sans un cri, sans une larme et qui vint s’asseoir presque sereine. Avec une certaine nonchalance, elle ôta les épingles de son chignon et une fois ses cheveux déliés, elle parut attendre. Cette désinvolture crispa la multitude. La femme fut tondue. Des rires abominables jaillirent de toute part.

Et soudain, une frêle jeune femme fendit la foule, se précipita vers la femme tondue, la prit dans ses bras, lui caressa le crâne. La femme afficha alors un visage d’effroi, ses yeux s’agrandirent à en paraître démesurés, un dégoût jaillit de son regard, une hargne déchira sa bouche ; elle repoussa avec morgue l’inconnue. J’ai bondi pour la rattraper dans sa chute. En découvrant son visage, j’en restai paralysé. Je tenais Eva à nouveau dans mes bras. Elle voulut poser sa main sur ma joue Je l’en ai empêché d’un geste sec. Je ne voulais pas qu’elle touche mon visage détruit par la réclusion. Une rude poigne saisie mon avant-bras. Le capitaine du club se dressait à mes côtés. Il eut cette phrase : « Cette homme t’importune ? ». Eva sourit : « C’est un vieil ami, je le pensais disparu ». Je n’ai rien dit sans pouvoir la contredire ; j’avais véritablement disparu. Elle m’a pris par le bras et nous avons marché côte-à-côte. Elle se sentait dans l’obligation de tout me raconter. Je songeais que le capitaine était son amant, c’était son mari. Eva s’évapora devant son hôtel comme une brume de joie. Le capitaine me tira au loin, à l’écart, il beugla : « Entre vous, c’était intime, c’est ça ». J’ai vu sa main se lever. Je n’ai pas attendu de voir la fin du geste, je lui ai collé un uppercut sous le nez et puis j’ai frappé. J’étais plein de rage parce que ses mains avaient cogné un gosse, parce qu’il l’avait fait avant et le ferait encore après, parce qu’il avait arrêté des déserteurs et ainsi il les avait condamnés, et, plus que tout, parce que c’étaient ces mains-là qui se posaient sur la peau d’Eva, justement ces mains-là, et plus les miennes. Le géant était à genou et disait : « J’ai mon compte, j’ai mon compte ». Je me suis arrêté. Quand j’ai vu son visage, je me suis maudis. Nous sommes restés en chien de faïence. Il a dit : « Je ne dirais rien ». J’ai opiné. Il ajouta : « Je ne peux plus revenir vers elle, maintenant, je ne peux plus ». Je n’y croyais pas. Il pleurait. Je l’ai laissé, je n’y pouvais rien. J’avais perdu Eva. Lui, je ne connaissais pas son histoire.

Errer dans la ville me rongeait comme une répugnance. Ce n’était pas le paysage de destruction, la sensation de traverser des zones de traumatisme mais de baigner dans la laideur. Tout était immonde et ruisselait d’immondice. D’un coup, une femme m’alpagua. Elle avait un visage de mégère. Elle me tendait une fillette d’à peine dix ans. Ses mots : « Je vous la fait à 10 du kilos ». J’ai regardé autour de moi. Partout dans cette rue de ruines, les parents vendaient leur enfants, fille ou garçon, au poids. Une vente éphémère qui puait le viol et la prostitution. J’ai rejeté la maquerelle. Je me suis planqué dans un coin et j’ai attendu la nuit. Là, j’ai défoncé la porte de la bicoque l’arme au poing. La petite s’est précipitée entre le pistolet et sa mère. Sur le côté, immobile et bavant, il y avait un homme sur une chaise. La gamine hurla : « Faut bien qu’on mange ! Faut bien qu’on mange ». Elle pleura. La mère n’avait plus un visage de monstre sans avoir acquis la grâce de l’innocence. J’ai plongé dans la besace et j’ai jeté une demi-liasse de tickets de rationnement. J’ai frappé à toutes les portes de la rue et j’ai fait la même chose.

À la dernière, je n’avais plus rien. La porte s’est ouverte. Un homme a jailli pour jeter un garçon, d’une dizaine d’année, nu, dans une poubelle. Je suis allé chercher l’enfant qui s’est accroché à mon cou. J’ai pris le revolver du gros, j’ai frappé, la porte s’est ouverte ; derrière la moustache du père, une femme pleurait. Mon bras s’est tendu, j’ai tiré. La balle alla en pleine tête. La détonation envahit la rue. La femme hurla, le gosse bondit de mes bras. Ça faisait longtemps que je n’avais pas tué. Je suis parti sans attendre mon reste.  J’ai marché jusqu’au premier bar dans lequel je me suis posé au comptoir. En voyant mon visage, le patron compris qu’il me fallait quelque chose de fort. J’ai bu le verre cul-sec. Il m’a resservi. Il y avait peu de monde. Au fond, sur une scène, une femme s’effeuillait sans grâce au rythme de musiciens atones. Un type entra précipitamment dans le bar. Il a hurlé : « Paulo s’est fait dessouder ! ». Le patron siffla pour faire taire les musiciens, les clients se tournèrent, la danseuse ne dansa plus. L’intrus dit : « Un type lui a mis une balle en pleine tête ». La réponse fut simple : « Ça lui pendait au nez ». Ce n’était que ça la mort d’un seul, aussi pourri soit-il. La musique reprit, la danseuse se déshabilla, les clients la regardèrent. Le patron remplit mon verre : « C’est toi, non ? Tu l’as fait pour qui ? ». Je l’ai regardé en silence. Il ajouta : « T’as raison, c’est pas mes affaires. C’est la maison qui régale ». J’ai fini mon verre et je suis sorti. Rien ne justifiait mon geste.

Je voulais revoir Eva. Après avoir cassé la gueule à son mari, je n’avais pas grand-chose à attendre. Je savais où était son hôtel. Je n’ai pas eu besoin d’aller plus loin que la façade. Elle était au restaurant en tête à tête avec lui. Finalement, il était revenu. Il avait l’air d’un chien battu au visage atrophié. Je devais savoir ce qui se passait. Si j’avais une tête de fugitif, j’avais des habits de bourgeois et quelques billets en besace. Pour avoir une table pas trop loin, ce fut suffisant. Peu après que je fus installé, le capitaine demanda : « Pourquoi tu ne m’as jamais parlé de lui ? ». Elle but une gorgée de champagne et répliqua : « Tu fais partie de l’armée, non ? Alors tu sais pourquoi ». Il parut réfléchir : « Tu veux dire qu’il est militaire ? ». Elle sourit sans répondre, appela un serveur : « Mon mari qui est fou ce soir m’offre du caviar, n’est-ce pas chou ? ». Le serveur jeta un œil sur le capitaine qui opina. Peut-être voulais-je être sûr qu’elle se tusse. En même temps, elle ne savait rien ou si peu. La revoir était une chose à laquelle j’avais renoncé en détention. Apercevoir son sourire était un miracle suffisant. Qu’il ne me soit pas destiné me mettait en rage. J’ai quitté ma table sans commander.

Nostalgie 3 ( brouillon d’une pensée)

 

ennui

 

La nostalgie comme souffrance est l’expression de l’ennui.

En la période, il sera assez déconcertant pour celui qui est de son temps de découvrir que l’ennui n’est pas un état de désœuvrement dont les journées seraient ponctuées aux fins d’une mise à jour cérébrale nécessaire à la quête de la performance. L’ennui n’est pas non plus ce désintérêt que ressent l’élève lambda sur les bancs de l’école et que certains pédagogues, en général les fous d’activités, pensent nuisible et que d’autres, en général les fous de contemplations, louent comme une divinité. Ce n’est pas non plus l’incompréhension de l’enfant  devant  l’agitation du monde adulte et les frustrations qui l’oppressent. Ni l’enfant, ni l’élève ni l’inactif ne s’ennuient. L’ennui est un abattement sans cause ni raison sinon le regret d’un temps, d’un lieu, le chagrin d’une personne, le souvenir enfoui dans les profondeurs de la mémoire, et hante l’âme de considérations aussi abstraites que fatidiques [au sujet du destin]. L’ennui est une inquiétude qui fait osciller entre l’impuissance et l’abandon sans trouver le chemin du langage pour se dire, sinon l’inéluctable « Je ne sais pas quoi faire [et je suis seul(e) ] » de l’enfance. Le pire de l’ennui est donc ce silence qui s’impose comme une brume sur l’esprit pour signifier la lassitude ou pour le dire autrement l’ennui est un silence qui choisit et appelle la mélancolie. Si l’ennui est une expérience, elle est indubitablement psychique, nodosité de l’inconscient, et ontologique, épissure de l’Être : ses collets sont partout semés. Si l’ennui a une vertu, elle réside dans son faire face au néant et en cela il est insupportable. Faire face au néant implique d’Être. Ne pas y faire face signifie se laisser happer pour s’y diluer. L’ennui est le champ gravitationnel du néant à l’horizon irréversible du non-être.

Fragment du chaos

chaos

Les éoliennes brassent la pluie. Une neige fondue verglace le sol. Le ciel est une toile tendue de gris. La lumière ne ciselle rien. La journée promet d’être uniforme. Le lendemain de l’alcool dilue le jour. Il s’agit toujours de rejouer la nausée. Une nausée primordiale comme celle d’un cri primal. Mon père gémissait dans les ténèbres de sa chambre. L’un de mes frères, alcoolique et polytoxicomane m’a appelé, un soir, pour pousser des cris de bête avant de me menacer de mort. Il y a 26 ans nous nous étions battus comme des animaux. J’avais 22 ans, lui était ivre. Il avait mis mes affaires dans la remise du jardin, un matin d’hiver, avant que j’aille passer un concours. Nous nous sommes battus sous les yeux de notre mère en larme. C’est beau le peuple. Je le sais, j’en viens. Alors, presque 30 ans plus tard, il promettait d’en finir. Je ne l’aurais pas cru si  je ne le savais dément. J’entends au sens clinique du terme. Schizophrénie-paranoïaque avec bouffées délirantes: un beau cocktail. Il n’est pas impossible que le tableau clinique ait changé, pas la souffrance qui  le ronge .

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Le diagnostic, une illusion selon des cases. Tout le monde veut être dans une case. Ainsi tout le monde loue le diagnostic. De nos jours, il y en a partout. Sans remède.

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Ou alors ne perçois-je pas le soleil modeler les nuages et donner à l’horizon son relief ? Il n’est pas impossible que j’aie des yeux de brume. J’ai dormi pourtant. Les somnifères semblent vaincre l’insomnie. Il m’arrive d’avoir un sommeil continu. Cependant, la fatigue ne me quitte pas ni les maux de tête. Et pour le reste, je grogne avec amertume. Je devrais  peut-être écouter ce médecin qui me  dit qu’avec mon niveau de dépit, il faudrait que j’envisage «non pas une déprime mais une dépression». Je n’ai jamais aimé les phrases qui bascule sur un « mais ».  C’est une question de rythme, de musique.

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Le correcteur orthographique qui dysfonctionne transforme cette conjonction de contradiction en maïs.

Le maïs n’a jamais coordonné la négation.

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Je n’en peux mais de cette automation linguistique qui, si elle n’ouvre pas sur la banalité, dérive vers l’absurde. La cybernétique a réduit le langage en une suite probable de mots pouvant avoir du sens. Si, par le passé, un nombre déterminé de grands singes jetant au hasard des signes sur une feuille eussent pu composer un roman, même passable, désormais les logarithmes offrent aux processus de synthèse automatique l’artifice d’une intelligence et le moyen de produire des textes randomatiques à canevas. Nul besoin de pester par avance, personne ne s’en rendra compte, les mauvais écrivains et les machines à lire ont déjà habitué le cortex à cette prose de la vacuité.

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J’aurais pu ironiser avec le médecin. Je lui ai dit que je revoyais un psychanalyste. J’ai aimé son regard perplexe. De nos jours, il ne fait pas bon dire que la psychanalyse a du sens. Tout le monde préfère le cognitivo-comportementalisme, la psychiatrie et les huiles essentielles.

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Le nom de mon précèdent psy était celui d’une recette gastronomique, son prénom semait des petits cailloux et il officiait rue Louis Braille. Pas mal, non ? Le nouveau se nomme : « le courageux qui parvient à son terme et possède un bien ». Tout un programme. Il officie rue Tierce. Un terme de musique qui définit « deux notes séparées par trois degrés ». La tierce peut être majeure ou mineure. Elle est à consonance douce. Alors musique. Enfin, je l’espère.

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Il est 22h30. Bordeaux est à ma gauche. Tout le monde dort. J’ai envie de fumer. Je suis content d’avoir écrit ces quelques lignes. Ce n’est pas un roman. Au moins, la question d’écrire demeure et je ne suis pas encore éteint. Il fait nuit. Rien ne vient ourler le ciel. La vie est toujours au bout de la ligne, c’est-à-dire Paradis.

Nostalgie-2 (Brouillon d’une pensée)

comète

Bernard Faucon a cultivé une forme de nostalgie tout au long de sa carrière d’artiste-photographe. Plongeant dès les débuts dans les souvenirs de son enfance, les jeux avec ses frères, les paysages sous le soleil du Lubéron, la figure rassurante de sa grand-mère, les ors de sa foi enfantine et ses premières amours, d’autant plus fortes que secrètes et interdites, sa photographie a toujours été une traversée. Dans des séries de mises en scène, la vision alterne entre des grands paysages et des intérieurs dans lesquels le corps est présence ; que le modèle fût un mannequin de plastique ou une personne réelle. Ce retour à l’enfance, une nostalgie comme une autre, n’est pas sans violence, sans souffrance. Les mannequins, même s’il explose la sensation de l’incarnation celle-ci à la fugacité des avatars et ils finissent par matérialiser une jalousie, celle du corps, de la chair ; cette menace se consume dans leurs ressentiments : ils disparaissent. L’enfance figurée est ainsi immédiatement ourlée par l’ombre de la finitude ; cette impression demeure tout au long des séries. Bernard Faucon est un voyageur. Il est allé chercher à travers le monde le paysage et la silhouette. Devant les images, le spectateur erre dans les extérieurs et  les pièces d’une maison imaginaire posée en terre fabuleuse ; il cherche des traces, piste des fantômes. Tout s’échappe et abandonne. D’une image à l’autre, dans ce silence, un rituel s’impose : une prière, une dévotion se dessine. Le piège tendu est celui de l’idéalisation ; la souffrance en ce retour est là. Ce qui surgit ne serait que la ruse d’un passé mythifié. Cette défense s’effondre d’elle-même, le constat laisse une amertume. Dans l’image, l’ombre  et  le reflet sont la preuve de l’Être et passant d’image en image, le regard passe à côté ; il passe à côté de tout. L’Être échappe à la perception, flotte dans l’indéfinissable, impose le souvenir d’avoir été une fois vécu. La photographie de Bernard Faucon donne à voir sous le masque de l’idéal l’abandon à la nostalgie. Alors il s’agit de percevoir les indices, de prendre les chemins de traverse afin de révéler les signes manifestes de la présence en son intensité. Ce retour à l’Être est le plus court chemin pour renaître. Une odyssée commence. Nous sommes embarqués.

Nostalgie-1 ( Brouillon d’une pensée)

odyssé

Nostos, signifie retour. Algie, la souffrance. Le roman nostalgique par définition est L’odyssée. Ulysse est le rusé, l’homme aux mille ruses, certes, mais aussi l’homme de souffrance. Il n’y a pas de synonyme à Odyssée. Ce n’est ni un voyage, ni un périple et certainement pas une croisière ou une virée. L’odyssée est dans l’épopée d’Ulysse. L’odyssée est une nostalgie aux vues des épreuves qui se dressent devant Ulysse, l’éreinte, l’accablent, dans son retour en Ithaque; ce retour est souffrance. Ulysse est un héros qui pleure. Cependant il ne fuit jamais la confrontation. De son triomphe, le monde en est désenchanté : les interventions divines sont aussi ineptes que le chant des sirènes, ils ne sont plus qu’un effet de style dans le poème des Aèdes, une métaphore au parfum de pavot qui grise l’esprit le temps du récit. Ulysse quitte Calypso qui souhaite l’inhumanité des dieux pour le choix d’une vie humaine. Athéna ne devient que le miroir tronqué de la mémoire proposant aux regards une image d’Ulysse comme le reflet d’un souvenir. Seul Argos, le vieux chien ne se laisse pas tromper, puis Euryclée, la nourrice qui reconnaît la cicatrice sur la cuisse du héros. L’un et l’autre ont vu au-delà des apparences, au-delà de l’oubli. À Ithaque, Ulysse n’est plus qu’une rumeur ; ailleurs en Grèce, il est déjà chanté dans les épopées. Son retour n’est pas qu’une anecdote. Le massacre des prétendants est celui des pilleurs sans vergogne des tombes non encore celées ; les véritables lotophages. Après, Ulysse demeure le roi d’Ithaque, ce n’est plus un héros. Ce retour est un retour dans le sens noble du terme, un retour à l’être, au devenir. Ulysse ne revient pas en son royaume, il revient vers sa femme, son fils. Il revient vers son père. Le début de l’Odyssée est celle de Télémaque, dont le nom veut dire « de guerre lointaine », je crois, qui parcourt la Grèce pour connaître son père. Connaître veut dire naître avec. Ulysse, en son Odyssée, est en la connaissance, autrement dit celui qui ne cesse de naître avec. Alors que son équipage meurt, et notamment d’avoir mangé les bœufs du soleil contre tous les avertissements, ou d’autres sottises d’ignorant comme le dirait Spinoza, Ulysse ne cesse de s’inventer devant le phénomène, devant l’événement. Ulysse est ainsi la continuité de l’altérité dans la continuité de l’être, car l’identité c’est être identique à l’être en son devenir et non dans la répétition du même, la sclérose de l’âme.