Question/ Réponse

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Question de lecteur :

Bonjour,

Pourquoi ne publiez-vous pas plus sur FB ou sur votre blog ? Un écrivain d’aujourd’hui ne devrait-il pas utiliser les nouveaux médias de communication pour diffuser son art ?

Réponse :

Bonjour,

Bien que petit auteur commettant des polars régionaux, ce qui m’est souvent reproché, et ce dont je me fiche comme de la Bérézina,  je vais être abrupt ( et long).

Je n’écris pas pour les sacs-à-mains ou pour les écrans, je n’écris pas pour les caméras ou les appareils photos. Je n’écris pas pour me faire plaisir,  parce qu’écrire n’est pas un fantasme masturbatoire,  ni pour faire plaisir à quelqu’un, lire n’est pas non plus un fantasme masturbatoire,  – exception faite de la littérature érotique, dans les deux cas – parce que l’art et la littérature ne sont pas des fantasmes masturbatoires.

Je n’écris pas pour moi ou pour un lecteur. Ce qui se passe dans l’acte d’écrire est un devenir autre visant un autre en devenir, et ainsi j’accepte que le roman s’écrive quand je l’écris et aussi sous les yeux du liseur quand il le lit.

J’écris parce que je ne demande rien et qu’écrire n’est pas un acte social ou culturel, mais un acte qui vise le moment, l’histoire, le Temps et l’Être; ou si on veut le destin et donc l’antidestin (et réciproquement).

Je n’écris pas ou peu sur Facebook ou sur un blog parce que ni l’un ni l’autre n’ont de dimension éditoriale. Je travaille avec un éditeur qui dans sa démarche est plus que respectable : nous lisons le texte, le questionnons pour qu’il naisse au liseur. Aucun blog, aucun postage sur un réseau social ne propose cette mise à distance qui seule permet le lien avec le liseur ; autrement dit, rien d’autre ne me permet l’abandon du texte, ou si l’image vous parle « la rupture du cordon ombilical », afin que le texte vive sa vie.

L’immédiateté du blog ou du réseau social, leur illusoire spontanéité, autrement dit tout ce folklore de gratuité, d’authenticité et de sincérité qui fait le succès de l’internet dans son usage quotidien, ne permettent pas, à mes yeux, à l’écriture d’être. L’internet est pour moi une lésion du langage.

Il n’est pas impossible d’y faire quelque chose. Il faut cependant avoir compris par avant que l’internet à arraisonner le langage, l’a abordé, l’a sabordé. Sur l’internet, au début n’est pas le verbe. En littérature, si. En disant cela, je ne dévoile pas une faiblesse d’écrivain – je ne me donne jamais ce titre ou cette médaille – je dévoile où je me situe dans et devant le langage ; pour le dire autrement, moi qui ait un passif de dyslexie, qui suis un disloqué de la langue, comment le langage me travaille. Il y a, là, un enjeu du corps. Et je boite.

Nul n’est écrivain car l’écrivain est celui qui ne cesse de le devenir, c’est un devenir qui relance toujours l’horizon et qui ainsi ne cesse de poser la question du soi et de l’autre dans un tournoiement sans fin. L’aveuglement narcissique de l’internet via ses blogs et ses réseaux dits sociaux (sic) impose le moi et l’altérité dans le reflet du moi. Je pourrais ici me faire théologien et dire que cela ne diffère d’aucune religion où autrui n’est pas aimé pour ce qu’il est mais parce qu’il est le reflet de l’image de dieu et qu’il s’agit par dieu d’aimer le moi. Je rappellerai juste que le terme d’ordinateur est un terme de théologie, une épithète de dieu ; celui qui ordinne et donc ordonne. Comme la virtualité est un attribut de dieu. Or, le monde de l’internet nous oblige à l’ordinateur et à la virtualité sans jamais passer par l’essence, la puissance et l’altérité ; autrement ce qui en œuvre dans, ce qui est en mouvement dans, ce qui devient.

Publier sur le net, c’est avouer demeurer la fixité au moment ou écrire est toujours en devenir et qu’écrire implique le devenir du lire ; c’est-à-dire le temps de l’un et de l’autre. C’est pourquoi le support ne m’est pas indifférent et qu’à mes yeux, l’écran n’est pas le support de l’écrire et du lire : l’écran n’est qu’un média, un support de la communication. Rien à voir avec le roman, la littérature, l’art et la poésie.

Corps

 

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Qu’on me laisse tranquille

Avec mon corps qui tangue

Et sa syncope qui agace

Qu’on me laisse en paix

Avec ma maladresse

Et boiter sur le chemin

Emplie de vapeur et de fumée

Voilà ma chair

Elle chavire

Et n’ignore rien de la douleur

Elle la porte

Dans ses os

Assise le jour durant

Debout dans sa claudication

Elle s’arque pourtant

Toujours nouvelle au point du jour

Vieillesse ennemie depuis l’enfance

Naître vieux donne l’avantage

De vivre jeune éternellement

S-Q.N

 

 

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La place du centre-ville. Lumières rasantes venues du sol. Une musique sort du bar, « travailler encore, travailler encore ». Assis à une table, deux hommes boivent leur RSA. Respirer, la nuit est douce. Un jogger passe à toute vitesse, t-shirt et short bleu, fait un demi-tour brusque, repart dans l’autre sens. Le patron du café fume en agitant ses doigts sur son téléphone, un verre de whisky pas loin. Le téléphone sonne, une blague. Le patron met le haut-parleur. Une voix indécise jaillit du combiné. La plaisanterie ne l’amuse pas. Son ton est sec, sa voix agressive, son humour narquois. Il raccroche avant de laisser la colère exploser, prend une rasade, allume une cigarette. Un homme de noir vêtu s’installe, commande un café. Il regarde autour de lui. Déformation professionnelle. Il est vigil. Son visage est tourné vers l’intérieur. Tout va bien, la place est déserte. Respirer encore, prendre une gorgée de bière. Parler. Les gens ne parlent pas. Des bulles les enferment. Être fluide, un peu trop. Le bavardage plutôt que le silence. Comme tenter quelque chose et déjà le regretter. Compter. Trop de verres. Respirer. L’homme en noir reprend un café, l’avale d’une gorgée et s’évapore. Un gosse d’une dizaine d’année joue au ballon, baskets, short, débardeur, pastel, nuances de jaune ; en dessin, une dune de désert sous le soleil, ciel bleu ; ensemble élimé. Il jongle avec la balle, drible, s’imagine un match. Le bruit de sa balle qui rebondit sur les dalles de la place, heurte le mobilier urbain ; sa course feutrée, ses cris discrets de victoires, célébration étouffée d’une réussite illusoire. Une ouate contient l’espace, seul la puissance des décibels la déchire. Le patron ne quitte pas son téléphone. Les deux hommes dissolvent leurs maigres revenus. L’un des deux se lève. Un groupe surgit et s’installe au loin. L’homme proclame qu’il est responsable de la terrasse et de la salle vide. Il est maudit. S’il part, les gens viendront. Le rassurer, lui dire qu’il n’y ait pour rien, qu’il peut rester un peu. Il hésite. Son ami pose un billet sur la table. Il peut payer une autre tournée. L’homme se rassoit. Un sourire, tout n’est pas perdu. Voir le bien, ne pas se contenter de la pesanteur. Une grâce est possible. Y croire. Croire en la légèreté. Respirer encore. Finir son verre. En prendre un autre. Ça n’a pas de sens. Allumer une cigarette, prendre une gorgée de bière fraîche. Parler avec les deux hommes. Dire un peu n’importe quoi, essayer de se présenter. L’histoire sonne faux à force de générosité. Celui qui a été retenu est accueillant, soulagé de la malédiction. L’autre a le regard qui papillonne. Ses phrases surgissent sans raison, fragmentées, ne répondent à rien.  Le patron change la musique, un morceau à la cadence binaire. Pendant quelques instants, le jeune garçon semble jongler et se déplacer en rythme ; la danse improvisée se dissipe. Le liquide dissout autant que la logorrhée. Parler est absurde. Un spectacle de prolixité ou seul le son de la voix compte. Remplir l’espace, contrôler, ne pas être absent. Faire le pitre en disant n’importe quoi. Excès de bienveillance. Bien-entendu supposé. Paroles désordonnées, égoïstes. Rien ne rompt la distance, la solitude sinon l’illusion du discours. Le patron poursuit son dialogue typographié, son téléphone en liaison avec un ailleurs absent du présent, hors cadre. Son regard jauge l’imbécillité de la discussion ; le clown et les augustes, la fièvre et la stupeur.  Reprendre une gorgée, allumer une cigarette. Songer ne plus boire, ne plus fumer. Stopper cette ivresse maussade de nuit, stopper le flot de la parole.  Être pris au piège. S’entendre dire des phrases aberrantes de poésie, poursuivre des raisonnements abscons, prononcer des sentences solennelles et lourdes de sens, « La malédiction est levé, tous les chemins sont sanctifiés ». Bassesse du procédé. Reprendre une gorgée. Fumer. L’amphigouri reste en travers de la gorge. Le patron coupe la musique, quitte la terrasse, va s’acheter un Kebab, revient, dévore son sandwich, ses frites. Le restaurant ferme. Le gosse poursuit son match imaginaire. Le patron le regarde. Les autres bars ont fermé, aucune fenêtre n’est allumée. La façade de l’hôtel de ville surplombe le silence de la place vide ; style gothique flamboyant imprégné d’influences flamandes ; au sol, portique et colonnade ; à l’étage, neuf fenêtres à meneau éclairent une galerie ; elles sont surmontées de décorations sculptées, d’une balustrade. Le troisième étage est formé de trois pignons triangulaires décorés d’un oculus. De chaque côté des écussons représentent les emblèmes de familles nobles et de la ville. L’ensemble est orné de feuilles de chêne, de vigne et de chou frisé. Un jeune homme, mal rasé, habillé de couleurs vives, sac à dos de collégien rouge, bermuda estival, cabas d’hypermarché au motif floral, entre d’un pas vif, se place au comptoir, commande une bière en bouteille, ambrée, légèrement sucrée, allongée de whisky, paie, boit son verre d’un trait, part sans laisser de trace. Le premier homme quitte la terrasse, les salutations sont souriantes. Son compagnon reste seul. Il fait une moue, regarde à droite et à gauche puis ses yeux voguent dans tous les sens. Il commande un autre verre. Poursuivre le dialogue, recevoir en réponse des fragments dispersés, des bribes sans rapports les uns avec les autres et ces mots :« Je n’ai pas dessaoulé de la veille », « J’ai pété un câble, je suis retombé dans l’alcool ». Savoir pourquoi, poser des questions, se faire indiscret, n’avoir aucune réponse. Le bruit de la balle sur le sol. Se taire enfin. Prendre conscience de la sottise du flot. Regarder son verre encore plein. Au loin,  une voiture de police attend. La lumière des gyrophares éclaire la place de son tournoiement. Le patron jette un œil puis sur le gosse. Il s’est assis sur un bloc, le ballon entre les bras. Se lever, demander un verre d’eau, s’approcher du gosse, lui tendre, le regarder boire puis lui demander ce qu’il fait là. Le silence et un regard effarouché. La parole est vaine. Revenir à sa place. Le second homme se lève, sa poignée de main est chaleureuse, il marche à petit pas. La voiture de police démarre. La place s’illumine d’un résidu de gyrophare. Le patron commence à ranger les chaises et les tables. Le gosse s’éclipse. Regarder l’heure. Parler un peu avec le patron. Conclusion flottante de la soirée. Il a autre chose à penser, d’autres soucis, l’humeur prisonnière. Rejoindre la voiture. Conduire, ne pas y penser. Glisser des pièces dans l’horodateur, puis un ticket valable pour la matinée sur le tableau de bord. Songer à appeler un taxi. Marcher dans les rues vides, dans la douceur de la nuit. Respirer. Sentir le vide, l’épuisement du langage, l’ivresse des mots, le ridicule de l’illusion. Laisser le monde des vitrines derrière soi, avancer dans les rues anonymes aux façades aveugles, le silence du sommeil. Un ballon de football est coincé entre deux voitures. Plus loin, le gosse urine contre un mur, le filet passe entre ses pieds, coule jusqu’au caniveau. Il se tourne, affiche un visage oscillant entre la surprise et l’effroi, puis identifie le passant. Il est gêné, précipite son affaire. Ramasser le ballon, lui tendre, entendre un vague merci, reposer la question de sa présence, seul, la nuit, dans la rue.  Aucune réponse. Proposer son escorte. Le gosse reste immobile. Poursuivre son chemin.  Le gamin  reprend sa marche, conserve  une distance calculée. Aller jusqu’à un banc, en peu en retrait, s’asseoir, attendre le gosse pour lui parler. Une voiture surgit. La suivre des yeux. Le temps passe. Personne ne vient. Revenir sur ses pas. La rue est vide. Aller jusqu’au premier croisement. Rien ni personne. Chercher une lueur. Aucune ombre dans le labyrinthe. Pas le silence. L’abandon du langage. Un soliloque infernal. Revenir sur ses pas. Marcher avec pour compagnon l’angoisse et la culpabilité; une amertume. Un grincement, un sifflet. Tourner la tête. Une bicoque avec une façade rongée. Sur son toit, un vieux vasistas est ouvert, une tête en dépasse, un bras fait un signe. Le gosse affiche un sourire. Répondre. Reprendre son chemin, un pas après l’autre. La ville se nimbe dans sa nuit. Les mots marchent avec lenteurs, loin derrière, là-bas, en silence.

Au désir de littérature

 

BernardFaucon (1)

 

Un petit auteur méconnu ne peut pas se « draper dans une posture littéraire ». Au moindre soupçon de littérature, il s’expose à ceux de la fatuité, de l’affèterie, de la préciosité. Il s’agit d’être écrivain sans être littéraire, le contraire serait prétention, élitisme, pédanterie. Les liseurs tombent sous le couperet du même jugement. Auteurs et liseurs sont inextricablement liés avant d’être précipités du haut de la roche Tarpéienne ; châtiment réservé aux scélérats, déficients mentaux, fous et autres maudits des dieux ou des glandes. Leur crime : auteurs et liseurs au désir de littérature.

Je mesure déjà que le choix du terme « liseur » pour désigner un « lecteur » est perçu comme une bizarrerie d’auteur. À quoi bon prendre un mot inusité pour désigné une réalité connue de tous, un acte simple que tout un chacun pratique ? Je répondrai simplement en disant que le terme de « lecteur » ne désigne plus une réalité aussi claire que nous le pensons, et, surtout, ne parle plus de la relation au roman, à la poésie, au théâtre, c’est-à-dire à la littérature.

Il y a l’espace littéraire où l’écrivain et le liseur se reflètent dans le miroir infini de l’altérité, et, se baignant dans le langage-même, ils scrutent les rives de l’ineffable, abordent des ilots de mémoire, miroitent dans l’éclat des perceptions, tracent des lignes de fuite. J’entends les protestations : ma phrase est trop longue. Dans un roman contemporain, la réalité doit être dite avec quelques mots simples et ordinaires faute de quoi l’auteur démontre qu’il ne maîtrise ni son sujet ni sa langue et, surtout, qu’il noie le lecteur dans la rhétorique et le style. Nul ne perçoit que la réalité désignée en phrases courtes est réduite à une banalité, que les mots qui la composent, appauvris, n’expriment rien, ni que ce texte, celui-là même qui court sous vos yeux, procède d’une volonté délibérée de déjouer cette tendance dont la pérennité ne touche pas à son terme malgré les signes manifestes de son épuisement.

Nous nous sommes habitués à l’équation de mots visant un résultat, sur le mode de la communication aux slogans et injonctions paradoxales dont nous nous divertissons. Nous sommes, chaque jour, les lecteurs de médias dont les formules chassent le langage. Nous avons le culte de l’énoncé court, pragmatique, efficace, celui dont l’impact est certain, mesurable, celui qui nous fait proclamer notre ressenti, satisfaisant indubitablement notre égo, sans mesurer que ce ressenti est déjà un passé. Pourtant, nous le savons, nous l’éprouvons à chaque fois avec un peu plus d’amertume, cet énoncé qui ne laisse planer aucun horizon après le point final nous abandonne, seul, dans le mutisme de l’aphasie. Nous sommes tous des lecteurs rassasiés de formules dont nous nous gargarisons sans vergogne.

L’empire de la communication est celui de l’omerta. Il a rogné l’espace littéraire. Le liseur est celui qui sait encore aller au-delà. Et, quoique petit écrivain de roman noir, j’arde à la phrase et aux mots, avec modestie, sans nul gain mais vraiment. Illusion littéraire sous forme de moulin à vent ? Sans doute. Cette illusion parle de vivre de son désir de vivre. Un liseur la connaît bien, il la rencontre au détour des pages d’un roman. Elle est quelque part au cœur de la littérature. Pour combien de temps encore ?