Un après-midi de fantôme

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Le beffroi se dressait sous le soleil infléchi d’un printemps naissant. Les ombres  segmentaient la place en une géométrie singulière. C’était un jour de marché, l’ondulation de la foule submergeait les étals et les terrasses. J’étais assis à une table de bistrot dans le passage. Le patron de la brasserie me connaissait. Il me laissa rêvasser devant mon café. J’ai toujours eu une réputation lunaire. Je l’ai toujours cultivée. Il m’est arrivé d’en faire usage avec préméditation. Ce n’était pas le cas ce jour-là. Ma mère était décédée depuis peu. J’errais dans les brumes du deuil. J’avais perdu mon père 10 ans auparavant. Je subissais le retour des non-dits de sa vie et de sa mort tout en faisant face à l’impensable : avoir perdu celle qui donne la vie. Un double deuil en abîme. Et soudain, je l’ai vu passée. Je n’ai eu aucun doute: la chevelure poivre-et-sel frisottée, la taille, la carrure, le rythme rapide de ses petits pas, le manteau bleu passé aux galons vieil-argent ; c’était elle qui traversait le marché, le cabas sur le bras, en quête du poulet dominical et de pommes de terre à frites ou alors d’une pâtisserie ou de petits gâteaux à servir à l’heure du thé. Quoique ma famille soit plutôt hispano-prussienne, j’ai grandi avec le Tea-time ; les week-ends uniquement. Je me suis levé d’un bond, j’ai fendu la foule. Au moment de de crier « Maman ! », je suis figé. J’avais grandi dans un quartier populaire d’Amiens Sud-Est, à l’orée de la ville ; le vasistas de ma chambre, au second, donnait sur la mosaïque des champs. Même si le lieu de travail de ma mère ne se situait pas loin de la Place au Fil, je savais que jamais elle n’aurait fait ses courses en centre-ville. Elle était fidèle à David, le boucher, qui m’offrait des rondelles de saucisson, au couple d’épicier, au boulanger du quartier, au gérant de la Coop. Sa familiarité avec eux m’avait toujours surpris. Petit, je songeais qu’ils se connaissaient depuis les bancs de l’école. Il n’en était rien. Ils avaient la communauté de classe, comme dirait ma mère qui était marxiste en diable, et de mémoire, celle d’avoir connu la seconde guerre mondiale, d’y avoir perdu des proches, des amis. Ma mère couvrait d’un profond silence la souffrance d’avoir vécu son enfance dans l’effroi et l’angoisse de l’occupation et des combats, la douleur d’avoir perdu son père, fusillé pour actes de résistance. « Ce héros au regard si doux » trônait sur une console du salon ; une photo d’identité agrandie, le regard un peu triste d’un homme encore jeune qui semblait me dire : « Je suis mort et je vais mourir ». Alors mes yeux se dessillèrent : ce voile de couleur dans les cheveux, cette claudication de la jambe gauche, ce dos voûté, cette peau partout fripée, cette voix chevrotante et ce manteau élimé, tout devint évident : elle ne se ressemblait plus. J’ai pensé : « C’est la mort. Elle me l’a toute tordue, toute froissée. Elle m’en a fait une vieille. Elle me l’a changée ». J’ai regardé la silhouette disparaître dans la foule. Et puis rien. Un ami vivait sur la place, un appartement deux étages au-dessus de la brasserie. Il sortit d’un pas enjoué de l’immeuble et vint en ma direction avec gaieté. Mon visage l’assombrit. J’ai voulu être rassurant : « Je m’invente des fantômes puis ils se dissipent. On se sent toujours un peu plus seul après ». Midi sonna. Nous nous sommes mis en terrasse pour déjeuner d’un sandwich. J’ai regardé la foule. Le monde n’était plus que le songe d’un défunt. La journée durant, l’illusion me poursuivit avec la complicité des ombres.

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Dans un brouillard sans fin

C’est un jour sans ciel. L’horizon se dilue dans la brume. Les arbres plantent leurs branches d’os dans la grisaille. À la radio, Léo Férré interprète Spleen de Baudelaire. Puis un jeune chanteur exécute un aria de la Passion selon Saint-Matthieu de Bach, Erbame dich mein gott. L’animateur commente d’une citation : « Rien n’est plus beau que la supplique de la prière quand le jour se désespère ». Je ne fais pas assez attention pour en entendre l’auteur. Spleen serait une oraison que je n’ai pas entendue. Selon l’émission, la concordance est là : « Je souffre et pleure et prie, En mon cœur, quelle peine, Quels tourments. » et « L’Espoir, Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique, Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir. ». Je tourne le bouton. Le silence se diffuse dans la pièce. C’est un jour de couvercle sur la brique rouge, la lumière ne filtre pas. Sans raison, des chansons de Tom Waits et de Nick Cave viennent me hanter l’esprit. Je bois une gorgée de thé dans le souvenir des paroles. Sans raison, la mémoire a toujours eu le goût de la menthe, l’arôme du citron avec une touche de miel. Du thé à la menthe, j’en ai beaucoup bu en écrivant L’« Évangile de l’imbécile ». Du vin et du cognac davantage. Le texte est là, en suspens. J’ai reçu plus de vingt lettres de refus. De nombreuses sont des lettres enthousiastes. Avec un peu de mesquinerie, je pourrais résumer leur propos en : « C’est bien, nous aimons beaucoup, pour autant, nous ne prenons pas. ». Je suis ne suis pas mesquin, je ne comprends pas. La réponse qui m’a le plus déstabilisé est : « Pour celui-ci, c’est non. Nous attendons votre prochain ». Je me suis rendu compte que je n’avais pas de prochain roman, que je n’avais jamais pensé au prochain roman. Le livre était toujours à venir. Ce n’était jamais le dernier ni le prochain ; celui qui vient, celui en cours. Et des brouillons, des tonnes de brouillons tous bons à jeter. La brume enferme le bourg sur lui-même. Par la porte-fenêtre, je ne vois pas plus loin que la rangée d’arbres derrière les toits de tuile. Rouge sur gris comme dans les premières pages du Colibri. La façade des pavillons aux fenêtres éteintes accroissent l’impression d’abandon. L’hiver venant, le bétail ne quitte plus l’étable, le pré au bout du jardin s’étend comme un désert d’herbe rase. La grange au milieu semble désaffectée. C’est la fin de l’après-midi, le soir arrive. Je glisse Untitled de Mécano sur la platine, un texte du poète russe Maïakovski chanté en anglais par un groupe néerlandais. Des vers dans le désordre :« Je sais la puissance des mots, je sais le tocsin des mots…  Souvent ni lus ni imprimés, les mots tombent au panier… Et les cercueils défilent d’un pas de chêne sonore ». Je me souviens avoir lu une mauvaise traduction du poème il y a une vingtaine d’année. Je marmonne avec le chanteur en écrivant. D’habitude, je mets la musique assez fort. Là, ce n’est qu’un fond sonore. Je ne suis pas seul. Je hante mon bureau. À la table aride, ces derniers temps. Je songe qu’Amiens, une nuit finit avec une croisée des chemins. Il arrive que le roman soit intuitif. Le ciel n’est qu’un plan de brouillard qui croise le finage en oblique, l’horizon est pris par le givre et la pénombre grignote le jardin. Il est étrange comme la nuit arrive vite. Il faut que je revoie le texte d’une saynète et les lutins s’agitent devant le sapin. Je dérive lentement vers la surface du monde.

Cher Ami

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Cher ami

J’ai découvert par une faute de frappe

Que l’anagramme d’ami

Est mai

C’est à dire un printemps

J’ai toujours aimé le cycle oriental des saisons  

Printemps Été Automne

Et pas l’hiver

J’ai toujours détesté l’hiver

Saison du confort de la mort et de la haine

Cher ami

Je suis Hébreux car ce monde m’est incompréhensible

Je suis Arabe car je le préfère en volute

Je suis Asiatique car je le dessine

Je suis Occidental car je le raisonne

Et Grec pour le penser et le mettre en parole

Et Latin car charlatan est celui qui chante ce qui parle

Et pour le reste

J’invente l’écriture

Cher Ami

J’aime l’amour par dessous tout

Et j’aime ce qui aime 

Tout amour est exode devant l’infini

J’aime l’infini dans la chair périssable

J’aime l’abandon au corps éphémère

Et l’instant des rencontres

Cher ami

Par dessous tout

Je suis ivre du vin avant la vigne

Ivre du Verbe

Comme un prince en exil

Et non un fils prodigue

Car le retour est dans la voix

Et non dans l’image

Et la voix tangue 

Quand l’image se fige

Cher ami

Le plus court chemin

N’est jamais donné

Le plus court chemin boîte

Et il est courbe

Une voix de Pierre

 

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Je suis allé boire un café dans le bar

Au coin de la rue en face

La maison est vide

Là bas

Sa voix ne flotte plus

J’ai appelé tous mes amis

Je leur ai dit

Il est mort

Qui ?

J’ai dit

Quelqu’un

J’ai dit

Personne

Par pudeur

Personne comme Ulysse

Ce fut comme une Odyssée

Vous saviez qu’Odyssée c’est le nom du Navire ? 

Enfin c’est une hypothèse

Sa voix

Elle disait

Ce que vous dites ça me fait penser à

Ou

Ça n’a aucun rapport mais j’ai fait le lien avec

Et surtout

Tout ça ne dit pas

La suite

Je ne m’en souviens plus

Je ne veux pas la dire

Le silence

Je connais bien le silence

Je vois une barque avec un cheval sur l’océan 

Si ça vous vient à l’esprit alors oui

Dans la salle d’attente il y avait le dessin d’une grotte

J’ai songé à la Pythie de Delphes

Pourquoi pas c’est une image

Vous êtes ici le seul locuteur

Il a fallut du temps

J’ai compris

Je suis la faille le souffre la feuille de laurier mâchée

Un rempart de bois soit seul inexpugnable qui sauvera et toi et tes enfants

Ne va pas attendre sans bouger la cavalerie et l’armée qui arrive en foule

Recule tourne le dos

Un jour viendra bien encore où tu pourras tenir tête

Bataille de Salamine 481 avant le calendrier

Muraille ou navires ?

J’avais déjà bâti trop de défenses

Avec patience j’ai pris le bois des remparts

J’ai construit des bateaux

Vous ne parviendrez jamais à arrêter le flot de cette immense armée

Ce qu’il faut c’est lui couper les vivres

Réduite à la famine

Elle n’aura plus d’autre choix que de faire demi-tour

C’est votre seule chance de salut

Il fut aussi Thémistocle

Par moment

Pourquoi pas

Était-il mon allié ?

Ou étais-je seul ?

Gisant de verre sur canapé

Vous n’êtes pas la Pythie pas Apollon

Je ne suis pas Ulysse non plus

Ça c’est une autre histoire vous avez lu Joyce ?

Je pense à Don Quichotte quand il dit que c’était beau d’y croire

Et qu’il savait que tout était faux

À la fin de son épopée

Couché sur son lit

Loin des moulins à vent

C’est tout le problème du roman

Celui dont vous parlez

Je parle d’un roman ?

Il ne s’agit que de votre voix ici

Le testament c’est la mélancolie du chevalier à la triste figure

Longtemps je fus nommé figure froide

Qu’est-ce cela voulait dire selon vous ?

Je ne portais pas le bon masque

C’est une piste

J’ai rêvé de fleurs

Elles sont là

Elles étaient dans un coin de la pièce

Sur un guéridon

Parfois des orchidées

Souvent des roses rouges

Souvent des roses

Souvent des fleurs

J’ai rêvé d’un jardin

Pas de commentaire

Je continue de parler

Sa voix souvent se taisait

J’entendais son souffle

Ou le téléphone sonner

Ou une voix dehors

Des bruits de pas

Ou rien du tout

Et je partais

Vous savez Blaise Cendrars n’a jamais pris le transsibérien

Je l’ignorais

Je portais mon hiver

Je pouvais avoir froid

Je disais je suis fatigué

La pluie et le beau temps

Les petits riens

Les presque riens

Les petits détails du quotidien

Il serait bien que vous sachiez ce qui se cache derrière tout ça

Cela semble devant mes yeux et pourtant invisible

Oui la lettre volée

Je perds souvent les lettres ou je les mélange quand j’écris

C’est aussi illisible

Et je parle vite

J’amalgame les mots les sons

Je suis incompréhensible

Il y a toujours une pierre de Rosette vous savez

Aujourd’hui les archéologues reconnaissent les scribes

La précipitation

Les maladresses

Les fautes

L’ensemble trace les pistes en creux vers celui qui grava

Vous comprenez ?

Pas vraiment

Tout est à la bonne place

A la bonne place

Hier je me suis levé en suçant un citron

Tout

Tout est à la bonne place

A la bonne place

Bonne place

J’ai deux couleurs dans ma tête

Qu’est ce que tu essayais de dire ?

Essayais de dire

Tout est à la bonne place

J’aime beaucoup cette chanson

Radiohead KID A année 2000 du calendrier

Qu’est-ce que vous essayez de dire ?

Au début rien

Juste le silence

Puis la solitude

La mienne

Posée sur le sol

Nue

Avec mon corps

On devine son corps

On s’en forme une image grossière

On rappelle ses pensées les plus récentes

On se refait lentement une conscience

Qu’ai-je fait ?

J’ai vieillis

Pourquoi me suis-je oublié ?

L’éternité heureuse photographiée

En demi-teinte en sépia

Sur la cimaise des regrets

La nostalgie d’un idéal une prison dorée n’est-ce pas ?

Un motif sur l’étoffe du temps

Une mascarade

Chambre d’incandescence

Dans une maison vide

Les fantômes tapis dans l’ombre

Qu’est-ce qui se dissimule derrière ce qui se cache d’après vous ?

Ce qui se cache derrière ce qui se cache ?

Comme les trains qui en cachent d’autres ?

Une affaire d’aiguillage ?

Un nœud ferroviaire ?

Un nœud gordien à trancher d’un coup d’épée

Ou à dénouer du timon ?

C’est selon

Pas un mot de plus

Sa voix souvent se suspendait

Je ne suis pas Alexandre non plus ou alors faudrait-il que je conquiers ?

Que voulez-vous conquérir ?

Je ne sais pas moi

L’aponie

L’ataraxie

La vraie vie 

Et pourquoi pas le paradis ?

Tout ça ne dit pas où serait la vérité là-dedans vous ne croyez pas ?

Il s’agit de la Vérité ?

Soupir

Vous aimez Paul Veyne je crois ?

Songez au roman vrai

Ou bien lisez Shakespeare

Le fou se croit sage et le sage se reconnaît fou

Je n’ai pas compris

Parfois cela m’arrangeait bien de ne pas comprendre

Je pourrais réciter des recettes de cuisine

Tant que c’est vous qui parlez

La parole

Ma parole

Inlassablement

Vers le monde l’intérieur le passé le présent

Vers elle-même

Après coup cela devenait plus limpide

Toujours

Le roman vrai

Celui de l’acteur

Celui du sujet

En quête de lui-même

La folie

Celle de n’être ni prince ni exilé

Soulagé du clinquant des couronnes et médailles

Des retours toujours rejoués

Celle d’avoir posé ses bagages

Et d’accepter le rivage l’horizon

Celle d’être un peu

Plus lucide

Plus fluide

Plus léger

La dernière fois je ne suis pas venu

C’était mardi

J’ai brisé la lunette arrière-droite de ma voiture

Le ciel tourna du bleu au gris

Peut-être de la pluie

J’ai dû ôter le verre brisé

Mettre du carton

Je me précipitais

J’étais en colère contre mon étourderie

Je ne voulais pas être en retard

Je me suis légèrement entaillé les doigts

Les aiguilles ne reprisaient pas le temps perdu

Il était trop tard pour prendre la route

J’étais fatigué

J’ai pris le téléphone

Il écouta mon baragouin

Sa voix

Jeudi dix heures cela vous convient ?

Très bien

Ce jour-là à dix heures mon téléphone sonna

Son nom s’affiche

Une voix se présente

Une autre voix

Une autre voix qui décline la même identité

Une autre voix

Nom Prénom

Étrange suspension dans l’absurde

Une autre voix

Celle du fils

J’étais triste

Il m’annonça la mauvaise nouvelle

Je l’avais apprise la veille

Un peu par accident

J’avais pleuré

La nuit le matin

Je me suis souvenu de sa voix

Sa voix

Et moi qui protestais parfois

Sa voix

Nous allons devoir nous arrêter là